Eygalieres galerie de portraits

Bernard Grégoire

L'amour des abeilles

Voici maintenant plus de 20 ans que, tous les vendredis matin, Bernard Grégoire installe ses tréteaux au marché d’Eygalières pour y vendre son miel. A 32 ans, cet homme placide qui en a maintenant 40 de plus a décidé, sur un coup de tête, de devenir apiculteur : une irrépressible envie de liberté, une subite attirance pour ce monde très particulier qu’il venait de découvrir et une bonne dose de courage l’ont convaincu de franchir le pas et de se lancer dans une aventure dont il ne se doutait pas alors qu’elle l’occuperait toute sa vie. « Vacciné » par les abeilles comme il le dit avec humour, cet enfant du pays de Provence dont l’histoire aurait pu être identique à celle de beaucoup d’autres a choisi de lier son destin à celui « d’apis mellifica ».

C’est en tant qu’ouvrier boulanger qu’il entame sa vie professionnelle. Comme une bonne partie de sa génération, il est apprenti à 14 ans puis passe un CAP et est embauché dans une boulangerie à Saint-Saturnin-lès-Avignon. A priori, rien ne le prédestinait à faire ce choix : les racines de Bernard plongent dans l’agriculture, que son grand-père et son oncle pratiquaient à Ménerbes. Son père, lui, a choisi une autre voie, celle de la fonction publique : il est devenu facteur, affecté à Caumont-sur-Durance après avoir vécu à l’Isle-sur-la-Sorgue, où Bernard est né peu après la guerre. Pour ce métier de boulanger, exercé pendant 18 ans, il a gardé un vrai goût, au point d’avoir conservé un four chez lui et de cuire à l’occasion fougasses, sacristains, pains à l’ancienne pour ses clients sur les marchés. Il est d’ailleurs demeuré en très bons termes avec son dernier patron, aujourd’hui âgé de 92 ans, qu’il considère « comme un père de famille ».

Mais le salariat devait probablement lui peser un peu ; sans doute avait-il secrètement envie d’être son propre patron. En tout cas, il saute à pieds joints sur la première occasion d’en sortir, quels qu’en soient les risques : en 1978, à Cavaillon où elle habite avec lui, sa mère se plaint de la présence près de la maison d’un essaim d’abeilles qui l’inquiète. Bernard aurait pu confier directement le problème à un apiculteur, qui aurait tout simplement récupéré l’essaim. Mais non : il a envie d’intervenir lui-même. Il convoque certes un apiculteur, mais il suit l’opération de bout en bout, trouve cela passionnant et décide illico de regarder de plus près et très sérieusement. Pendant un mois, quasi bénévole, il va travailler chez un gros apiculteur à Cheval-Blanc. Et sans autre transition, il fait de l’apiculture son métier.

Il en a fallu, du courage ! Car il démarre de zéro. De zéro pour la connaissance d’un métier assez technique même s’il a pu l’observer pendant un mois. De zéro pour l’investissement initial : il faut bien acquérir des ruches, des essaims, du matériel, pouvoir accéder à des terrains favorables et diversifiés pour y installer ses ruches. De zéro pour la clientèle, car si on produit du miel, il faut bien le vendre. Il démarre petitement, avec quelques essaims repris de l’apiculteur de Cheval-Blanc, multipliés d’une année sur l’autre avec la technique de l’essaimage artificiel. Quelques ruches transportées dans une remorque tractée par une vieille 2 CV – la voiture est toujours là, mais elle aurait besoin d’une bonne restauration…

Il a fallu du courage, et de la passion. Patiemment mais avec détermination, Bernard Grégoire construit son affaire. A ce jour, ce sont 41 ans d’activité, une activité qui a atteint son maximum il y a déjà quelques années, lorsqu’il y avait jusqu’à 400 ruches, aujourd’hui c’est moitié moins. Toutes origines confondues, il produit deux à trois tonnes de miel par an, ses ruches étant installées à Saint-Martin-de-Castillon, sur le plateau de Valensole, à Cavaillon, à Eygalières, et jusqu’à Grignan. Quant à la commercialisation, elle a commencé avec le bouche-à-oreille mais s’est rapidement développée sur les différents marchés de la région : à Eygalières le vendredi, à Saint-Rémy-de-Provence le mercredi et le samedi en saison, le jeudi soir à Cavaillon pour le marché de producteurs.
C’est il y a un peu plus de vingt ans qu’il a commencé à vendre sur le marché d’Eygalières. Le village lui a plu au point qu’il s’est acheté un grand terrain dans le quartier du Contras : « moi, j’ai besoin d’espace », dit-il. C’est là qu’il a fixé le siège de son exploitation. Et de ses mains, petit à petit, c’est là qu’il a construit une maison où il espère bien s’installer dans quelques années. Mais il y a encore beaucoup de travail, tout l’intérieur est à terminer.

Comme c’est sa passion, Bernard est intarissable sur son métier, dont il relativise la complexité. Il est vrai que, comme pour tout, il suffit d’apprendre. Et qu’en 40 ans de pratique, on apprend beaucoup. Et pourtant, dit-il, « on ne connaît pas toujours tout ». Il évoque ainsi la reine et son fameux vol nuptial. Instinctivement, les abeilles savent qu’elles ont besoin d’une reine. Si on la leur enlève, elles vont en reproduire une autre à partir d’œufs de moins de 36 heures. Cette reine bénéficie d’une attention exceptionnelle, on la nourrit de gelée royale, elle va ainsi atteindre une taille beaucoup plus grande que celle de ses « sujettes », et surtout acquérir des capacités qui lui sont propres puisque c’est elle qui va pondre. Pour cela, elle doit être fécondée par plusieurs « faux bourdons » - c’est ainsi que s’appellent les mâles -, qui perdront la vie en fécondant la femelle. Cette fécondation intervient au cours d’un vol unique, qui s’élève jusqu’à 10 mètres de haut, marqué par une course-poursuite entre les bourdons et la reine. Toutefois, pour peu qu’un oiseau passe par là et gobe la reine, pour peu que le mistral l’entraîne à distance, tout est à recommencer. Bernard sait tout cela, mais il n’a jamais pu observer directement un vol nuptial.

Ce risque n’est que le moindre des maux qui peuvent frapper l’apiculteur. On a beaucoup évoqué l’impact de produits phytosanitaires qui réduisent le nombre des insectes, et des abeilles en particulier. Bernard ne peut que confirmer cet impact. Il constate ainsi que par le passé, il pouvait récolter jusqu’à 25 kg de miel par ruche, alors qu’aujourd’hui ce sont plutôt 10 à 12, parfois 15 kg. Cependant, toute cette déperdition n’est pas nécessairement due aux seuls produits phytosanitaires ; il y a aussi les prédateurs, le « vrai problème », selon Bernard. Celui en tout cas qu’il peut identifier dans ses ruches. D’abord le célèbre frelon asiatique, un insecte capable de détruire des ruchers d’abeilles en une seule saison. Et surtout le varroa, une sorte de pou apparu dès les années 80, qui se colle au corps de l’abeille, suce son sang et la fait mourir. Qui plus est, le varroa véhicule un virus qui fait pourrir les ruches.

N’oublions pas non plus les risques personnels. Les abeilles piquent, on le sait ; lorsqu’on a été piqué par l’une d’entre elles, les autres accourent, attirées par l’odeur du venin. On voit pourtant sur la photo qui illustre ce portrait que Bernard Grégoire ose ouvrir ses ruches sans grande protection (il a cependant pris la précaution préalable d’endormir un peu ses abeilles, c’est ce à quoi sert l’enfumoir que l’on voit dans sa main droite, un instrument qui porte en provençal le joli nom d’estoubaïr).

A près de 73 ans, Bernard Grégoire n’a pas perdu sa passion et ne s’apprête pas à dételer, même si soulever des ruches de 25 à 30 kg se fait moins aisément que quelques années auparavant. Sa vie d’apiculteur lui a donné une certaine liberté et lui a permis de vivre dans de grands espaces auxquels il aspirait, retrouvant ainsi ses racines agricoles. Il jette cependant un regard désabusé et passablement critique sur le monde qui l’entoure. Il sera sans doute plus serein lorsqu’il aura fini d’aménager sa maison d’Eygalières et pourra s’y installer, au plus près de ce village qui l’a séduit il y a deux décennies.

17 mai 2019