Eygalieres galerie de portraits

Clément Delage

Serein et insatisfait

Rendre visite à Clément Delage chez lui, route de Mouriès, c’est d’abord être accueilli par sa chienne noire Lilith (la mère des Démons…). C’est ensuite découvrir cette maison qu’il a construite de ses mains, dont il a conçu avec goût l’aménagement et la décoration. Ici, sur toutes sortes de supports, les films sont omniprésents. C’est enfin plonger avec lui dans son histoire personnelle, celle d’un homme pour qui le cinéma est la vie, le cinéma qui lui a apporté très jeune de vrais bonheurs. Le cinéma, qui lui donné la possibilité d’exprimer les deux versants de sa personnalité, le sens du concret et de l’organisation d’un côté, l’imagination créatrice de l’autre. Et qui lui a permis de vivre de plus en plus souvent à Eygalières, le lieu qui lui tient à cœur depuis sa petite enfance.

Mais commençons par le commencement et donc par l’étonnante histoire de son père. En 1940, à 17 ans, le jeune lycéen Pierre Delage quitte nuitamment ses parents et son village limousin pour rejoindre la France libre. Il s’engage dans l’artillerie. Quatre ans plus tard, il débarque à Cavalaire et remonte le Rhône avec son unité. L’armée allemande occupe encore Mollégès, il installe son canon en haut du village d’Eygalières. C’est la Libération, avec son cortège d’épurations expéditives. Dans ce contexte, pour le protéger et certainement lui sauver la vie, le jeune maréchal des logis-chef emprisonne Henri Roque, qui plus tard fondera l’Homme à Cheval (évoqué dans le portrait de Marco, Jean-Marc Budry, dans cette Galerie). Pierre s’éprend du village et se promet d’y revenir. Ce qu’il fait dans les années 50, après avoir fondé sa famille et repris à Paris l'entreprise familiale de maçonnerie. A Eygalières, Henri Roque, qui n’a rien oublié et qui a hérité de son père le Docteur Johannès Roque un patrimoine immobilier, lui cède à prix d’ami un beau terrain en contrebas des Alpilles. Pierre y construit sa maison puis crée à Eygalières une succursale de son entreprise parisienne, il y embauche une série de maçons italiens qui, depuis lors, ont fait souche dans le village. Si Clément et ses deux frères sont nés à Paris, la famille passe toutes ses vacances au village ; Clément y a nombre de ses copains d’enfance et noue un lien profond avec Eygalières. Son père lui-même y aurait sans doute fini sa vie si le décès prématuré de son épouse Agathe ne l’avait profondément secoué et poussé à retourner dans le Limousin de ses origines familiales, où il est mort à 78 ans.

De son père, Clément a hérité le terrain où il a construit sa propre maison, grâce aux compétences acquises en travaillant l’été sur les chantiers de l’entreprise familiale. Mais aussi le sens du concret et de l’organisation, et plus encore une disposition d’esprit qui le conduit, autant par fierté que par volonté, à ne jamais renoncer, quelles que soient les difficultés, lorsqu’il a pris et annoncé une décision. Paradoxalement, c’est à l’encontre de ses parents que cette détermination va se manifester pour la première fois. Au lycée, il est bon élève, un matheux, qui obtient son bac à 16 ans. Ainsi, ses parents lui laissent-ils un peu plus la bride sur le coup qu’à ses deux frères. Ils l’imaginent préparer HEC, médecine, véto… Ce n’est pas son intention, mais il ne leur révélera celle-ci qu’une fois le bac en poche : Clément veut faire des films. Il explique aujourd’hui qu’il aurait été impressionné par les succès féminins d’un jeune stagiaire à la Société Française de Production rencontré dans une soirée et se serait dit que, lui aussi en était capable… Il n’est pas interdit de penser que cette décision était plus profondément motivée.

Toujours est-il que, malgré le dépit de ses parents qui lui reprochent de décevoir leurs attentes légitimes, il s’accroche, bien qu’il ne connaisse rien ni personne dans ce milieu. Il recherche un stage, pour commencer, et en 18 mois il enverra plus de 200 lettres individuelles manuscrites. Seules deux de ces lettres aboutiront à un résultat, dont une dans des circonstances qui valent d’être racontées. A 19 ans, Clément a dû partir au service militaire, plus qu’à contre-cœur. En fait, il est déterminé à ne pas y rester. Sans simuler de maladie, à force de répéter son refus auprès de ses chefs, il obtient d’être réformé au bout de deux mois. Or, le lendemain même de son retour chez ses parents, l’un des destinataires de ses lettres téléphone et propose à Clément de se rendre à la société de production dès le jour suivant. Le destin, la chance ? Sans doute, mais aussi la récompense de la détermination. C’est ainsi qu’a commencé la carrière cinématographique de Clément, avec le statut d’intermittent du spectacle.

Dans le monde de la culture, on oppose traditionnellement les saltimbanques – artistes imaginatifs mais peu sérieux et souvent étrangers au principe de réalité – aux géomètres – rationnels, concrets mais parfois bornés. La force de Clément, c’est d’avoir très tôt su montrer qu’il était et l’un et l’autre. Il raconte : « on m’a ouvert un petit bout de porte, j’y ai mis mon pied et je me suis dit que personne ne me l’enlèverait ». Et il y parvient : très vite, il est assistant réalisateur, et rapidement pour les plus grands. Auprès du réalisateur, ou metteur en scène, personnalité reconnue, souvent âgée, « l’assistant réa » est celui qui dirige effectivement le tournage. A 25 ans, Clément dirige les plus importants films français, pour Robert Enrico, Pierre Granier-Deferre, Gérard Oury… Sur le tournage de « La Révolution française », un grand film de Robert Enrico, il dirige au total plus de 10 000 personnes ! Il sait créer une relation de confiance avec les réalisateurs, au point que plusieurs d’entre eux le considèrent un peu comme leur fils. Il s’avère un bon organisateur, que l’ambiance souvent électrique des tournages, avec des egos parfois surdimensionnés, ne parvient pas à perturber. Et il est capable de prendre des décisions, en permanence et à tout propos. Finalement, ce gamin de 25 ans, qui en paraît 18, coche toutes les cases. A 35 ans, il considère qu'il a fait le tour de cette fonction, qu'il voit comme une étape.

Avec ses maîtres, en marge des tournages, il a appris le métier du scénario, qui est métier d’écriture mais surtout capacité à inventer des histoires cohérentes et capables de retenir l’attention du spectateur. Il se fait scénariste pendant dix ans, là aussi avec succès. Ce ne sont pas moins de 22 films écrits par lui qui seront tournés. Pour lui, le cinéma, comme l’art d’une manière plus générale, doit être utile, c’est-à-dire apporter quelque chose à celui qui regarde : « quand je fais un film, c’est pour que les spectateurs oublient leurs problèmes pendant une heure et demie ». Si j’y parviens, j’ai rempli mon contrat. Cette capacité d’imagination, versant complémentaire de son côté concret, se nourrit de la sensibilité de Clément, qui persiste à « voir le monde avec ses yeux de 18 ans », comme il dit. Il a une conscience aigüe du fait que, tout au long de sa vie, l’homme fait des choix comme les trains sur des aiguillages. A chaque occasion, la voie choisie contribue à fabriquer la vie de chacun, mais par définition écarte les autres voies possibles. Clément dit que certains de ses propres « aiguillages » le réveillent parfois la nuit et alimentent son imagination. Il appelle cela « la vie rêvée des anges » : que se serait-il passé si, à tel moment, j’avais fait un choix inverse ? Il déroule alors le fil des possibilités, et c’est ainsi, dit-il, qu’il imagine ses histoires.

A l’approche de la soixantaine, Clément Delage respire à la fois la sérénité et l’insatisfaction. Serein lorsqu’il se retourne sur ses succès professionnels, serein de pouvoir vivre le plus souvent à Eygalières, à jouer à la pétanque ou à faire mille autres choses (pour lui, Eygalières est l’endroit « où 24 heures ne sont pas suffisantes dans une journée »). Serein de savoir que son fils Rael, sur le point de devenir pilote de ligne, semble avoir trouvé sa voie. Mais Clément est aussi insatisfait car c’est dans sa nature. Insatisfait de l’évolution du monde qui l’entoure, à propos duquel « on ne pose jamais les bonnes questions ». Insatisfait enfin car le taraude un certain regret de n’avoir pu jusqu’à présent devenir lui-même réalisateur - comme c’est le cas d’ailleurs pour beaucoup de collègues de sa génération. Mais sa détermination est toujours là et il est convaincu (peut-être « aveuglément », dit-il) qu’un jour ou l’autre, il réalisera lui-même « son » film.

22 septembre 2019