Eygalieres galerie de portraits

Frédérique Verdier

Toute tournée vers les autres

« La Sousto », l’Ehpad d’Eygalières, est un bel établissement quasi-neuf, idéalement situé tout en haut de l’avenue de la Lèque, la rue la plus élégante du village avec son double alignement de pins. Frédérique Verdier, l’une des personnes qui l’ont créée il y a cinq ans, en est la directrice depuis lors. Cette femme dynamique, souriante, positive, au rire communicatif, y est parfaitement à son aise, tant « donner du bien-être fait partie de [son] ADN ». Elle a quitté son Auvergne natale pour s’installer à Eygalières en même temps que l’Ehpad voyait le jour et ne cesse d’exprimer son bonheur de vivre dans ce village. Autant ses gènes la prédisposaient à assumer une responsabilité de cette nature, autant son arrivée au cœur des Alpilles était inattendue ; il est le résultat d’un concours d’éléments qui se sont ajoutés les uns aux autres.

Premier facteur, Frédérique est depuis toujours tournée vers les autres, vers les soins à leur apporter – qui ne sont pas, loin de là, que des soins médicaux, mais surtout des soins d’attention, d’affection, de respect. Cette sensibilité, elle la doit à sa grand-mère, qui l’a élevée dans un petit village d’Auvergne. Sa grand-mère était un peu femme à tout faire dans ce village ; le médecin l’avait formée aux soins de base. Ainsi, elle allait partout, emmenant toujours Frédérique avec elle, pratiquer soins et piqûres chez des patients, cuisiner à la cantine scolaire ou dans un restaurant, … Pendant toute cette période, Frédérique observe et s’imprègne de cette culture du don aux autres. Lorsque, beaucoup plus tard, elle doit faire un choix professionnel, elle passe un diplôme d’aide-soignante et commence à pratiquer cette activité dans un hôpital. Mais l’environnement hospitalier ne lui plaît pas du tout, elle quitte donc cet environnement pour un autre, celui qui sera le sien jusqu’à aujourd’hui : elle va travailler à Cébazat, près de Clermont-Ferrand, dans une « maison de retraite », comme on disait à l’époque. C’était il y a 25 ans.

Deuxième facteur, dans cet établissement au nom bien daté de « La Miséricorde », géré par une association, elle voit arriver un jeune directeur, actif et dynamique, Benoît Vaz. Une amitié profonde s’établit entre eux. Un jour, ce directeur propose à Frédérique de s’associer à un nouveau projet : créer une société « un peu familiale et amicale » pour gérer des Ehpad ; leurs compétences sont complémentaires, lui dans la gestion, elle dans les soins. Un peu interloquée tout de même par l’idée de s’engager comme actionnaire dans une société, Frédérique se laisse convaincre et se lance dans l’aventure. Ils réunissent dix autres actionnaires, par ailleurs tous, comme eux, passionnés de rugby – c’est une pure coïncidence mais on peut y voir un signe du destin – et Quiedom naît ainsi. Dans un premier temps, la société va créer ex-nihilo un Ehpad à proximité de Clermont-Ferrand. Ce n’est pas une mince affaire : conception, autorisations administratives construction, recrutements, exigent près de six ans de préparation. Et l’Ehpad de Durtol ouvre en 2009. Puis Quiedom reprend les activités d’un Ehpad déjà existant, à Vals-près-le-Puy, et crée à Durtol une résidence de services avec 24 appartements.

Troisième facteur, l’élection d’un nouveau maire à Eygalières en 2008. René Fontès, conseiller municipal depuis 2001, attaché au village par son épouse qui y est née, va se présenter. Après une longue carrière dans le Groupe Michelin, il était devenu président du grand club sportif de Clermont-Ferrand, l’ASM. C’est une figure de la vie régionale en Auvergne, en même temps que de la vie sportive nationale. A l’automne 2007, « La Montagne » informe donc ses lecteurs de cette candidature et donne un aperçu de son programme, où figure la création d’un Ehpad. Pour René Fontès, en effet, il était essentiel que le village fasse le nécessaire pour traiter décemment ses anciens, parallèlement à des efforts à déployer pour conserver ses jeunes. Quiedom prend l’initiative, « au culot », dit Frédérique, de faire savoir au futur maire – qui sera effectivement élu au printemps 2008 (René Fontès est brusquement décédé le 17 mars dernier) – son intention de remettre une offre pour le projet. Culot, en effet, car la société est bien modeste et toute récente, alors que dans le secteur des services aux « seniors » figurent des groupes bien plus puissants. Le culot va payer, puisque Quiedom se voit attribuer le projet d’Ehpad à Eygalières.

Dernier élément, lorsque ce projet prend forme, Quiedom doit trouver quelqu’un pour diriger l’Ehpad. A sa propre surprise, Frédérique annonce à ses collègues qu’elle pourrait envisager de le faire. Quelle mouche l’a piquée, elle ne sait toujours pas, « ça ne me ressemblait pas du tout » : elle, qui a toujours vécu et travaillé en Auvergne, laisserait derrière elle son pays, sa mère, ses deux fils - certes déjà adultes et en couple ? En effet, c’est un vrai tournant, que Frédérique confirme après être venue sur place : elle est « séduite à un point incroyable ». Séduite par la beauté des lieux, plus tard par l’accueil chaleureux qui lui est fait. Bref, le marché est conclu, elle va s’installer à Eygalières. Elle y arrive un mois et demi avant l’ouverture – c’est l’hiver, il y a moins de soleil et d’animation. Mais c’est une période intense, il faut achever le bâtiment, recruter l’équipe, régler les derniers détails. Et La Sousto ouvre en janvier 2014.

L’Ehpad fonctionne depuis lors, à la satisfaction de tous. L’équipe d’une trentaine de personnes est quasiment inchangée depuis les premiers jours, avec Valérie Lemoine qui seconde efficacement Frédérique et une forte proportion d’habitantes du village, ce qui en renforce la cohésion. Mais, sur un autre plan, Quiedom a été rachetée par un nouvel actionnaire, un opérateur d’une dimension bien plus conséquente. Pour Frédérique, la relation avec l’actionnaire n’est évidemment plus la même, mais l’enthousiasme est toujours là.

Car c’est bien d’enthousiasme qu’il faut parler. Un enthousiasme qui relève autant de l’intellect que de l’affect. D’un côté, il faut avoir les idées bien en place pour diriger un établissement de ce type, où l’affectif peut, si l’on n’y prend garde, l’emporter sur la cohérence de gestion. D’un autre côté, l’affectif doit rester toujours présent : comme le dit Frédérique, « dans ce métier, on travaille avec ses tripes ». Elle aime ses « résidents » et ceux-ci le lui rendent bien, à la mesure de leurs capacités et de leur situation. Elle se doit d’être toujours à disposition, au point que, en dépit des tentations offertes par la nature autour d’elle, elle ne parvient pas à s’adonner autant qu’elle le souhaiterait à la marche, l’un de ses hobbys favoris. Ses résidents, elle les voit « tout neufs », sans le regard plein de regrets que peuvent porter ceux qui les ont connus dans la plénitude de leurs moyens. La « dépendance psychique » est présente aussi à l’Ehpad ; Frédérique la vit de manière aussi objective que possible en suggérant la comparaison suivante : « si je vais au Japon sans parler le japonais, je pourrai communiquer avec mon environnement mais nous ne nous comprendrons pas ; chacun est dans son monde ; qui peut dire lequel est le vrai ? » Du coup, même si on y côtoie la déchéance, la mort, ce rapport à l’autre est pour Frédérique source de joies et de bonheur. Elle perçoit cependant une évolution du système de santé qui la préoccupe, avec une multiplication des règles et des procédures, au détriment du côté profondément humain du métier.

Heureuse dans la pratique de sa vocation, Frédérique Verdier continue aussi de s’enthousiasmer pour Eygalières, pour la beauté de son site, pour la qualité de celles et ceux avec qui elle a fait des rencontres inoubliables. Elle s’émerveille de la place qu’y occupe l’art, avec nombre de manifestations de qualité proposées gratuitement, de la possibilité pour les habitants d’acquérir des œuvres d’art à des prix accessibles lors du festival « Sous les Feuilles d’automne ». Elle est vraiment devenue une Eygaliéroise, ce dont a témoigné la remise par René Fontès de la médaille de la ville à La Sousto, lors de la cérémonie des vœux de janvier 2019.

28 mai 2019