Eygalieres galerie de portraits

Jean-Louis Dalloz

La force tranquille et généreuse

Aussi à l’aise devant son écran d’ordinateur, occupé à retoucher des images ou à créer des vidéos, que perché sur une échelle pour mettre en espace et en lumière une installation artistique d’envergure, Jean-Louis Dalloz maîtrise toutes les étapes d’un projet événementiel, de sa conception à sa réalisation. Très largement autodidacte, il n’a cessé d’apprendre les métiers et de se doter des compétences qui lui étaient nécessaires pour atteindre ses objectifs. Installé depuis près de dix ans à Eygalières, où il a rejoint son épouse Huguette Schneider, il fréquente le village depuis une trentaine d’années. Si son nom est d’origine jurassienne, s’il est né à Casablanca où son père avait créé une usine de produits pharmaceutiques, son accent chantant témoigne de sa filiation marseillaise. Marseille où il a fait toutes ses études et où il a vécu une bonne partie de sa vie. Par nature porté vers autrui, soucieux de l’intérêt collectif, Jean-Louis met ses compétences au service du village, où l’on sait pouvoir compter sur son sérieux et sa fiabilité : il est devenu un bénévole structurel. Vous le reconnaîtrez lorsque, dans l’ambiance survoltée de la préparation d’un événement, vous verrez quelqu’un se déplacer sereinement, parler sans élever la voix : c’est lui.

Au commencement était l’image : depuis toujours, l’image, le spectacle, le décor ont fasciné Jean-Louis. Son père faisait des photos, peignait, dessinait. Lycéen, puis étudiant, alors qu’il enchaîne les classes « en touriste » (c’est un élève doué qui apprend sans trop d’efforts), Jean-Louis fréquente les salles de cinéma à haute dose, crée un ciné-club, fait de la photo, pratique le théâtre. S’il entame des études de médecine pour répondre aux souhaits de ses parents, il a vite conscience de faire fausse route par rapport à ses aspirations. Et à 23 ans, il part deux années dans l’Aveyron pour se former aux arts plastiques auprès de différentes communautés – on est au début des années 70 ; plus tard, il apprendra aussi la menuiserie. A peine ce savoir acquis, Jean-Louis cherche à le transmettre, mais à sa manière : un savoir concret et non académique. Avec un ami, il crée à Marseille un atelier ouvert aux jeunes et aux adultes, comme une MJC, où ils enseignent les arts plastiques dans une ancienne école prêtée par le diocèse. Jean-Louis y prend en charge l’enseignement du tissage, de la sérigraphie et du modelage-céramique. Il y restera trois ans, avant de se lancer dans une nouvelle aventure.

Mais c’est dix ans plus tard, avec « Le Petit chantier », que Jean-Louis va pouvoir vraiment mettre en œuvre son goût pour le concret et le visuel et développer aussi des compétences gestionnaires. On est en 1985, il a 35 ans. Il revient de Suisse, où il a suivi son épouse d’alors, qui voulait se former en « eutonie », sorte de yoga européen. Là, il a trouvé son créneau dans la création d’escaliers sur mesure, apprenant alors à maîtriser les logiciels de dessin en 3D. Revenu en Provence, des amis l’adressent à un petit groupe qui crée un atelier de décors de théâtre et de cinéma, sous la forme d’une association, une formule tout-à-fait inhabituelle dans l’univers du spectacle, où le producteur traite en général séparément avec chaque intervenant. Mais comme Jean-Louis, ce petit groupe est imprégné de principes égalitaires : toute l’équipe doit être traitée de la même manière, y compris sur le plan pécuniaire, et la production contracte avec l’association. L’aventure va durer onze ans pour Jean-Louis, d’abord membre puis président de l’association, et tout au long l’un de ceux qui portent le projet et son esprit. En effet, c’est une aventure étonnante : le chantier est installé à Berre, dans d’immenses hangars pour hydravions, 4000 m² d’un seul tenant, une voûte à 11 m, pas un seul pilier. De quoi construire des décors gigantesques. A son arrivée, on lui fait passer une épreuve de sélection : réaliser un plancher de 900 m². Pari tenu haut la main. Le Petit chantier va devenir un outil incontournable du cinéma méridional. Le premier décor réalisé, pour un film de René Alliot, reproduit la rade de Toulon, la mer, un croiseur avec tout son armement… Il produit les décors pour tous les films de Claude Berri ; de nombreux autres réalisateurs, ainsi que des commanditaires pour le théâtre et l’opéra, s’adressent à eux. Comme par exemple pour le décor de Tannhäuser lors de l’inauguration du Corum à Montpellier. Le Petit chantier se crée une réputation de compétence et d’efficacité, les commandes affluent, il emploie jusqu’à 50 personnes. Mais la structure associative peine à conserver son élan initial ; si tout le monde est payé pareil, l’enthousiasme et la disponibilité pour faire face à des délais le plus souvent très courts tendent à s’émousser chez certains. Le « noyau dirigeant », dont Jean-Louis, qui tient tout cela à bout de bras depuis 12 ans, finit par se lasser ; ils partent ; le Petit chantier subsistera mais avec une dimension très réduite. Pour autant, Jean-Louis n’abandonne pas le monde du décor : il se met à son compte et, depuis 1996, réunit et dirige des équipes déco pour des donneurs d’ordre, souvent des étrangers heureux de pouvoir s’adresser à un professionnel basé ailleurs qu’à Paris.

Revenons un peu en arrière. En 1977, après l’atelier de formation à Marseille, Jean-Louis persiste dans sa générosité ; à La Tour d’Aigues naît le « Grand Réal », projet de GAEC (Groupement agricole d’exploitation en commun) dont des adultes autistes seraient membres à part entière. Rémunérés, associés, ils bénéficieraient ainsi d’un vrai processus d’intégration. Mais la réglementation ne le permet pas et le projet se réalise, de manière plus classique, sous forme d’institution sociale, ce qui ne correspond pas à l’enthousiasme initial de Jean-Louis, qui se retire du projet. C’est pour mieux rebondir. Au Nord de Marseille, « La Calade » est un hôpital psychiatrique. Pour permettre la réinsertion de certains de ses malades, jusqu’alors un échec en dépit des efforts réalisés, l’hôpital a le projet de leur apprendre un métier : neuf mois pour acquérir les connaissances et les gestes, s’habituer à faire des stages à l’extérieur, à se comporter « normalement » et à être payés. Jean-Louis va coordonner la petite équipe en charge du projet, tout en enseignant la menuiserie. Une expérience riche mais lourde sur le plan psychologique, au point que l’équipe se réunit chaque jeudi pour parler non pas des malades mais d’eux-mêmes, manière de partager la charge affective. Et les résultats sont là : ils parviennent à avoir un « taux de succès » de 30% : des malades qui, trois ans après leur réinsertion, sont toujours « à l’extérieur ». Trois ans d’une telle expérience, c’est déjà beaucoup, au risque de tomber dans l’indifférence ou le cynisme. En 1981, Jean-Louis part alors en Suisse.

Puis, douze ans plus tard – en 1993 – Jean-Louis aborde une nouvelle grande aventure, la création ex-nihilo d’une école « différente » à Sorgues. L’enseignement que lui-même avait reçu lui était apparu inadapté et, lorsque sa première fille est née, avec son épouse d’alors, ils ont cherché autre chose ; ils ont alors découvert la « pédagogie Waldorf-Steiner », créée en Allemagne au début du siècle dernier, dont l’idée fondamentale est de respecter chaque enfant dans ce qu’il est profondément, le prendre là où il est pour lui apporter ce dont il a besoin. Ne pas épuiser ses forces vitales dans des acquisitions forcées ou prématurées. Respect du rythme, de la nature, présence de l’art dans toutes les matières, une approche globale. L’apprentissage associe toujours pensée, volonté et sentiment. Cela dit de manière très sommaire, mais on peut en savoir beaucoup plus sur internet (en particulier, voir le site de l’école de Sorgues : www.ecole-steiner-avignon.org). Sa femme et lui deviennent donc à partir de 1993 les moteurs de la création d’une telle école à Sorgues, où ils habitent. Cela commence avec un « mobil home » acheté par Jean-Louis et installé dans son jardin, avec huit élèves. Aujourd’hui, l’école - une des douze de ce type en France - a 350 élèves, 45 professeurs, 1400 m² de bâtiments. Ce succès, c’est tout Jean-Louis : il débusque un problème ou un besoin à remplir, il se met à l’étudier et, de manière très professionnelle, met tout en œuvre pour le succès, avec le concours des autres mais aussi en assumant lui-même une très grosse part. Avec le recul, il se perçoit comme un « catalyseur social ». Il a encore dans ses cartons un projet « d’écolieu » intergénérationnel … mais c’est une autre histoire.

De l’image à l’imaginaire, il n’y a qu’un pas, que Jean-Louis Dalloz s’autorise enfin à franchir, maintenant que la vie lui laisse le loisir de travailler pour lui-même en s’adonnant à la photographie d’art, enthousiasmé par les possibilités de travailler l’image qu’offrent les techniques contemporaines, qui lui rappellent le labo de ses 16 ans.

8 avril 2019