Eygalieres galerie de portraits

Joël Martin

L'homme pluriel

Joël Martin est souvent présent à Eygalières, son village natal. Il vient y voir et soigner sa mère et rendre visite à l’un de ses deux frères ; il aime l’air qu’il y respire, il y retrouve les racines qu’il continue à porter en lui, la vie au mas et le métier d’agriculteur de son père, les matchs de football qui lui rappellent sa jeunesse, et ses puissants souvenirs d’enfance. Profondément Eygaliérois dans son être, Joël s’est abstrait du village pour vivre sa vie professionnelle et pour émigrer dix ans en Amérique, avant de revenir en Provence. Ce qui le caractérise, c’est à la fois un attachement viscéral à son terroir (le village, la campagne, les vergers d’oliviers et les Alpilles), une insatiable curiosité qui génère un besoin d’apprendre toujours, une étonnante capacité à s’adapter à des environnements très différents et à s’y intégrer sans perdre sa personnalité pour autant. Emigré en Californie à 31 ans après avoir épousé une Américaine, il est revenu en France dix ans plus tard et devenu professeur de lycée jusqu’à sa retraite. Beau parcours !

Joël a vécu plusieurs vies bien différentes les unes des autres mais tissées avec un véritable fil rouge : apprendre, toujours apprendre. Non pas apprendre pour accumuler du savoir mais bien plutôt pour mieux vivre sa vie, pour lui permettre de s’adapter et de s’intégrer dans les meilleures conditions et mieux comprendre le fonctionnement de la société. Des vies, il en a vécu au moins trois : celle d’un enfant du pays, celle d’un Français immigré aux Etats-Unis, celle d’un professeur de sciences économiques et sociales dans un lycée international.

L’enfant du pays ? De longtemps, Les Martin comme les Douriol (la famille de sa mère), sont des familles eygaliéroises d’agriculteurs et de bergers. C’est ici que Joël est né, qu’il a grandi dans un mas, qu’il est allé à l’école. C’est ici qu’il a vécu son enfance, participant aux travaux des champs, chassant avec son père dans les Alpilles. Il en garde des souvenirs émerveillés et très prégnants, tant olfactifs que visuels, comme l’odeur du vin que produisait son grand-père, les animaux domestiques, puis le tracteur « Vierzon » vert, la mobylette bleue, la vie au mas en somme.... Souvenirs aussi du provençal que parlaient tous les adultes de la famille, dont ses grands-parents et parents. Mais parler français à la maison était essentiel, selon l’instituteur. Joël fait déjà preuve de sa capacité d’adaptation lorsqu’après l’école communale d’Eygalières, on l’envoie en internat en collège et lycée à Avignon, puis Cavaillon. Il y passera son bac scientifique, avec mention.

Comme pour anticiper le futur, il fait des études de mathématiques appliquées à l’économie, économie et sciences humaines/sociales, obtient sa maîtrise à Marseille-Luminy, puis part au service militaire. Il va ensuite se perfectionner en anglais pendant un an dans le Nord de l’Angleterre, où il donne des cours de français en tant qu’assistant linguistique et culturel dans deux établissements.

De retour d’Angleterre, Joël enseigne dans un lycée privé à Avignon. Sa deuxième vie commence lorsqu’il rencontre une Californienne venue perfectionner son français à Aix-en-Provence. L’été suivant, tous deux traversent à petite vitesse les Etats-Unis en bus Greyhound pour rejoindre Los Angeles. Un an plus tard, ils se marient à Eygalières puis, en octobre 1980, Joël fait le grand saut et « émigre » aux Etats-Unis. Un grand saut, vraiment, car il n’est pas sûr de pouvoir poursuivre son métier d’enseignant et doit envisager un projet alternatif pour gagner sa vie. Mais sa soif de découverte est forte et il a confiance que sa bonne étoile et sa faculté d’adaptation lui permettront de faire face. En quoi la vie lui donnera bien raison…. Joël va passer dix ans aux Etats-Unis, dix ans dont on peut dire qu’ils ont compté double tant ils l’ont marqué. Il assimile l’anglais américain et les caractéristiques de son nouvel environnement, un cadre multiculturel, ouvert, sans préjugés, offrant quantité d’opportunités, mais dur aussi : flexibilité du marché du travail, compétition et individualisme. Saisissant les opportunités qui se présentent à lui, il va exercer des métiers très différents, heureux qu’on ne le « mette pas dans une case » ainsi qu’on aurait tendance à le faire en France. Comme à Eygalières, le football - et le respect qui va avec -, a beaucoup compté pour lui, il met à profit sa pratique du sport, composante essentielle de la vie en société et moyen d’intégration. Ainsi, après avoir travaillé dans une société de traduction alors qu’il suit des cours intensifs d’anglais avec de sympathiques immigrants du monde entier à la recherche d’une meilleure vie, et après une formation d’entraîneur, il va devenir « coach » de football (soccer) pour jeunes, puis gérer les arbitres au niveau de la ligue sportive. Un homme d’affaires américain d’origine russe repère alors ses talents de coach et de manager et l’embauche comme responsable des achats et des stocks dans sa PME de distribution de circuits intégrés. Enfin, grâce à son mastère en économie, il est chargé de clientèle dans une banque de détail californienne pendant plusieurs années, à Santa Monica. Témoin des restructurations dans un secteur bancaire en pleine dérèglementation et décloisonnement dans les années 80, témoin aussi de la crise financière d’octobre 1987 qu’il a vécue comme professionnel.

L’Amérique, c’est aussi son fils Paul, né en 1986, depuis lors devenu un excellent joueur de baseball. Lorsque Paul commence à grandir, Joël voudrait l’emmener en France pour qu’il connaisse et pratique son pays, à commencer par apprendre le français. Mais, pour diverses raisons, l’aventure se complique et se terminera par un divorce. En 1991, Joël rentre définitivement en Provence.

La réadaptation est nécessaire. Pendant sa vie américaine, il a été véritablement coupé de son pays : deux séjours en dix ans (deux semaines de congés payés annuels). Bien sûr, il n’y a pas d’internet à l’époque, seulement le courrier et le téléphone fixe à 10 F (1,5 €) la minute. Pas non plus de télévision française. Ce retour n’est donc pas une mince affaire. Joël l’entame à la quarantaine, on ne l’a pas attendu. Malgré un stage de cadre export, il se décide à tenter un retour vers son premier emploi, proche de ses goûts, celui de professeur. Sur les conseils de ses deux frères plus jeunes Hervé et Jean-Luc, qui l’ont « toujours soutenu et conseillé » -ce dont il leur est reconnaissant -, il passe le concours externe de professeur, qu’il réussit en 1993. Destin plutôt inhabituel, Joël devient à 44 ans fonctionnaire titulaire de l’Education nationale, professeur de Sciences économiques et sociales (S.E.S). C’est une copie anonyme d’examen, dit-il, qui lui a permis de faire preuve de ses capacités « sans discrimination d’âge, de faciès ou d’accent »… Il entame alors sa troisième vie, une vingtaine d’années passionnantes, dont 18 au Lycée international Georges Duby d’Aix-en-Provence sur un « poste à profil ». Joël est recruté grâce à son expérience variée et pluridisciplinaire en « milieux économiques et sociaux internationaux » et à sa maîtrise de l’anglais. Outre l’enseignement des S.E.S, il organise des débats pour ses élèves : croissance et développement durable ; génome et bioéthique ; mondialisation ; progrès technique et emploi ; individu et société. Des réflexions pertinentes pour ses élèves, futurs citoyens. Pour ceux-ci, il monte aussi plusieurs voyages (Angleterre, Shanghai, Boston), occasions pour lui de découvrir d’autres manières d’enseigner l’économie et la sociologie au lycée. Sur un autre plan, il s’attache à maintenir le lien entre enseignants et entreprises, en participant à diverses conférences et rencontres. Enfin, il a adoré animer l’Amicale des professeurs.

Joël Martin est aujourd’hui retraité. Avec sa compagne française, elle aussi retraitée, il savoure des randonnées dans les Alpilles et dans les Alpes avec son appareil de photographe amateur. Il lit avec intérêt la « Toponymie Eygaliéroise » écrite par son frère Jean-Luc. Riche de tout ce qu’il a appris au cours de ses trois vies, toujours sportif et enthousiaste, il reste imprégné de son métier de professeur de S.E.S qu’il a adoré et de son expérience d’homme proactif aux Etats-Unis, où vit son fils. Joël est un vrai Provençal mais aussi un homme pluriel ouvert au monde.

14 janvier 2020