Eygalieres galerie de portraits

Lucien  Perret

Missionnaire au service de l'œuvre de Charles Galtier

Plusieurs fois par semaine, Lucien Perret descend de chez lui pour se rendre à la médiathèque du village et y travailler. Tous le saluent, beaucoup échangent quelques mots avec lui. Habité qu’il est par le passé, celui de son village et de la Provence, il paraît un peu hors du temps. Laissant presque oublier qu’il a été un brillant professeur de mathématiques, à l’Isle-sur-la-Sorgue et à Avignon, il se consacre aujourd’hui à l’œuvre de Charles Galtier, le jeune frère de sa mère, une grande personnalité de la culture provençale disparue il y a quinze ans, dont la médiathèque du village porte le nom.

Avant tout, Lucien Perret est un Eygaliérois même si sa vie professionnelle a été menée ailleurs.  C’est là qu’il est né il y a 96 ans, dans une maison située face à la Fontaine de la République – alors placée au milieu de le rue -, qui abrite aujourd’hui la boulangerie. Enfant unique car son père, dernier de dix, était mutilé de la Grande Guerre, qui lui avait pris une jambe. De ce fait, il ne voulait pas d’enfants destinés au casse-pipe. Toute son enfance, Lucien aura vu son père rencontrer régulièrement d’anciens camarades mutilés comme lui. Il en a tellement entendu qu’il a l’impression d’avoir lui-même « fait » la guerre. Et pourtant, sa famille a été plutôt épargnée puisque, sur les sept jeunes gens envoyés au front, aucun n’y a perdu la vie et seul son père y a été sérieusement blessé. Avant la naissance de Lucien, la famille de sa mère « émigre » à Avignon où elle reprend une épicerie rue des Infirmières. C’est à Avignon qu’il va passer son enfance, fréquentant d’abord l’école de la rue des Ortolans, ensuite « l’Ecole primaire supérieure » place du Palais. Son père obtient un « emploi réservé » de gardien-concierge à l’Hôtel des finances, face à la Mairie. Plus tard, après avoir passé un examen, il est employé aux impôts indirects. De cette enfance, Lucien a gardé un caractère de grande modestie, le sens du devoir et celui de la famille.

Sa famille proche est à Avignon mais c’est à Eygalières qu’il passe toutes ses vacances, dans sa famille plus large. C’est là qu’il a ses attaches affectives, là que sont tous ses amis, même s’il faut maintenant souvent parler au passé tant les rangs de ces amis se sont éclaircis à mesure que passaient les années. Encore aujourd’hui, Lucien ne peut pas résister au plaisir d’évoquer son village si vivant dans l’immédiat après-guerre, de rappeler où était installé tel ou tel commerce. C’est aussi à Eygalières qu’il retrouve régulièrement Charles Galtier, cet oncle âgé de seulement dix ans de plus que lui, comme un grand frère, dont le talent inné fascine Lucien. Charles écrit des poèmes dès 15 ans, en français comme en provençal. Il les montre à Ludovic Souvestre, paysan-poète alors déjà âgé – dont une avenue d’Eygalières porte le nom -, éminent félibre local, inspiré de l’action de renaissance de la culture provençale initiée par Frédéric Mistral. Lucien, lui, a d’autres talents, un esprit plus porté vers les sciences exactes que vers la littérature.

Lorsqu’il s’agit pour lui de choisir un avenir professionnel, c’est la guerre ; Lucien a 16 ans quand elle est déclarée, 17 quand elle éclate pour de bon. L’école primaire supérieure, qu’il fréquente, prépare à la fois aux écoles normales d’instituteur et aux Arts et Métiers. Pour ses parents - Lucien dit joliment « ce n’était pas moi qui commandait » -, la première voie est plus sûre. Va donc pour l’enseignement. Mais la période est heurtée, les autorités de Vichy ferment les écoles normales. Au prix d’acrobaties sur lesquelles il ne s’étend pas, Lucien échappe au STO en Allemagne. Mais il doit tout de même partir quelque temps dans une usine d’armement à Salbris dans le Loir-et-Cher. Ses camarades et lui s’appliquent à exécuter de travers les instructions qu’on leur donne pour marquer les obus en fonction de leur poids. Avec l’auto-dérision qu’il aime pratiquer, Lucien commente « c’est nous qui avons gagné la bataille de Stalingrad » car les obus allemands n’ont pas atteint leur but.

Bien qu’il affiche la plus grande modestie, Lucien excellera l’enseignement. Il est d’abord instituteur à Bollène puis s’inscrit parallèlement à l’université, où il obtient une licence de mathématiques. En 1945, il enseigne au réputé Lycée Mistral d’Avignon. Avec plusieurs collègues, il met en oeuvre les techniques de « l’Ecole moderne » prônées par Célestin Freinet, venu les leur présenter à Avignon. Etape suivante, il passe un concours pour l’enseignement technique : convoqué à Paris, il passe l’examen haut la main. Lucien affirme cependant avoir tiré un sujet auquel il ne connaissait rien. Bravo ! Mais il ne s’arrête pas là. Il est affecté au collège technique de l’Isle-sur-la-Sorgue. Là, lors de la deuxième année de son enseignement, un « grand ponte des mathématiques, un des pères du calcul numérique » vient l’inspecter. Il faut croire que cet inspecteur général en est impressionné car Lucien est promu agrégé dans la foulée. Toujours modeste, il dit « ça a été l’examen le plus facile de ma carrière ». Bien que Lucien soit peu disert sur sa carrière de professeur, tout laisse à penser qu’elle a été brillante. Elle se déroule d’abord à l’Isle-sur-la-Sorgue puis, au début des années 60, Lucien est nommé au Lycée technique d’Avignon. Les locaux n’étant pas encore prêts à cette date, les cours se tiennent pendant quelques mois place du Palais, là-même où Lucien était scolarisé au début de la guerre ; il y retrouve comme collègues certains des enseignants de l’époque. C’est au Lycée technique d’Avignon qu’il enseignera jusqu’à sa retraite, prise en 1983, à 60 ans.

Lucien est aussi très discret sur sa vie personnelle. En 1949, il épouse Josette Robert, une collègue professeur des écoles, dont le père, originaire de La-Roche-de-Rame, dans les Hautes-Alpes, était ingénieur agronome. Josette est disparue en 2018, à 96 ans. Ensemble, ils ont eu deux enfants, leur fille Annie et leur fils Marc, décédé en 2014, à 61 ans. Alors que leurs enfants sont encore tout jeunes, ils les emmènent en voyage à travers l’Europe, un pays après l’autre, leur ouvrant ainsi l’esprit sur le monde extérieur à l’Hexagone. Aujourd’hui, la famille se perpétue avec trois petits-enfants et trois arrière-petits-enfants.

A sa retraite, Lucien s’installe à Eygalières. Il y retrouve Charles Galtier. Lorsque celui-ci décède en 2004, à l’aube de ses 91 ans, Lucien, jeune octogénaire, décide de se consacrer à la préservation de l’œuvre de son aîné, disparu sans descendance. Tout en protestant que sa formation mathématique ne lui permet pas d’appréhender pleinement la richesse de cette œuvre, il s’en imprègne complètement. C’est que Charles Galtier est un phénomène, qui a mené une carrière littéraire éblouissante, étonnamment riche et diverse, servie par une grande capacité d’écriture : Lucien relève que, toute sa vie, Charles Galtier écrit d’un trait, sans rature ni regret. Il assure lui-même la traduction de ses œuvres du provençal ou français et en sens inverse. Il a à son actif plus d’une centaine de textes, d’ethnologie et surtout de littérature : poèmes, contes, pièces de théâtre, romans, quantité de chroniques publiées dans les revues régionales ou dans les almanachs de l’époque, au point d’ailleurs qu’il est difficile aujourd’hui de les réunir. Il aime voir ses poèmes et ses contes illustrés par des artistes régionaux. Il est producteur d’émissions radio régulières : on a répertorié plus de 260 enregistrements. Plusieurs de ses pièces sont jouées à l’étranger. Il entretient d’ailleurs une correspondance avec nombre d’universitaires internationaux. Le mouvement du félibrige reconnaît son talent en lui accordant le titre de « Majoral » à 39 ans. Professionnellement, Charles Galtier enseigne quelque temps à l’Ecole communale d’Eygalières. Après avoir obtenu un doctorat ès-lettres, au mitan de sa vie, il est attaché de recherche au CNRS. Lorsqu’il prend sa retraite, il devient conservateur du Musée Mistral à Maillane. Bref, on n’en finirait pas d’énumérer ses réalisations et ses actions.

C’est cela qui inspire Lucien Perret, qui alimente son devoir de fidélité, presque de fraternité. Lucien a entrepris de « classer » l’œuvre de Charles Galtier. C’est un énorme travail, tant en raison du volume de cette œuvre que de son caractère multiforme. Il faut bien reconnaître que l’esprit de précision mathématique qui habite Lucien peine à imprimer un ordre à l’oeuvre foisonnante de son oncle. C’est aussi ce qui rend cette mission passionnante et donne à Lucien toute l’énergie qui lui est nécessaire.

11 décembre 2019