Eygalieres galerie de portraits

Patrice Renaud

Conquis par le Maroc et la Provence

Novembre 1955. Patrice Renaud a 19 ans. Il descend d’un DC-3 sur l’aérodrome d’Agadir, dans le Sud du Maroc, encore pour quelques mois protectorat français. Le jeune Lyonnais vient de passer cinq ans d’études à l’école d’agriculture de Cibeins, dans l’Ain. Cinq ans à la dure, à apprendre les bases du métier, à travailler dans les champs dès cinq heures du matin. C’est la première fois qu’il part à l’étranger ; il vient pour un stage de six mois dans une grosse propriété agricole détenue par un Français. Il va découvrir un monde nouveau et prendre conscience très vite de toutes les opportunités que recèle cet environnement. C’est encore une terre de pionniers, une terre riche. Doué d’un bon sens de l’observation, d’une intelligence à la fois concrète et visionnaire, d’une forte capacité de travail, d’adaptation, de réactivité, d’une bonne dose d’empathie, Patrice Renaud va y faire merveille. Il restera près de 25 ans au Maroc, qu’il quittera à regret, pour s’établir à Eygalières.

Toute sa vie, partagée presque par moitié entre le Maroc et la Provence, Patrice Renaud a été agriculteur, ou mieux encore entrepreneur agricole. Son séjour au Maroc l’a conduit à voir les choses en grand, à se fixer des objectifs et rechercher les moyens correspondants plutôt que de réfléchir à partir des moyens disponibles. Ne pas se disperser mais voir large, prendre en considération tout son environnement. Saisir les opportunités dont il pense qu’elles pourront lui être favorables mais rester à l’écoute des autres. Comprendre que sa réussite passe par l’adhésion de ses équipes. Au total, ce qui semble caractériser Patrice, outre sa capacité de travail, c’est un équilibre subtil et prudent entre la poursuite de ses propres intérêts, l’engagement pour des causes collectives, la solidarité humaine et une générosité discrète. Au bout du compte, une grande réussite professionnelle, l’estime de beaucoup et pas mal de nostalgie lorsque la vie le contraint à se retirer progressivement.

Sa « période marocaine » est certainement celle qui compte le plus dans la vie de Patrice Renaud. C’est là qu’il a construit sa réussite professionnelle, c’est là qu’il s’est construit lui-même. Parti de rien, inconnu de tous, il s’installe dans la vallée du Souss, à 40 km d’Agadir. Quatre mois après son arrivée, le Maroc recouvre son indépendance, mais rien ne change dans l’environnement de Patrice : à la différence d’autres pays nouvellement indépendants, le Maroc a choisi de ne pas remettre en cause les droits de propriété, fonciers ou industriels, détenus par des acteurs étrangers, au premier rang desquels les Français. Deux ans après son arrivée, on lui confie la gestion en parallèle de deux grands domaines agrumicoles : d’abord celui de l’industriel lyonnais André Ferrari puis celui du puissant groupe Mory, présent en Afrique dans le pétrole, l’aval pétrolier, le transport. Patrice bénéficie aussi d’opportunités personnelles, comme celle qui lui permet de constituer pour lui-même un domaine de 60 ha, la « Fermière du Souss », où il va habilement combiner plantation d’agrumes – avec un retour à moyen terme - et maraichage de poivrons et pastèques – qui rapporte beaucoup plus vite.

Il est connu, reconnu. Il a noué des relations personnelles avec de nombreuses personnalités, parmi lesquelles Mohammed Karim Lamrani, homme d’affaires et homme politique, trois fois premier ministre du pays, auquel il voue une affection respectueuse. Il assume aussi des responsabilités collectives. A la demande d’un conseiller personnel du roi, il représente la vallée du Souss à l’Association des Producteurs d’Agrumes du Maroc (à l’époque, la vallée produit 220 000 t d’agrumes par an, un tiers environ de la production nationale). Deux fois, il se rend à Washington pour représenter l’agriculture marocaine. Il est devenu une personnalité dans le Sud du Maroc.

Dans la nuit du 29 février au 1er mars 1960, alors que Patrice est installé à quelques kilomètres de la ville, Agadir est frappée par un terrible tremblement de terre, qui causera plus de 24 000 morts. Avec ses équipes, Patrice participe pendant deux semaines, jour et nuit, aux opérations de sauvetage et de déblaiement. Il a presque 24 ans, c’est une tragédie qui le marque fortement. Notons que le mois de mars a été important dans la vie de Patrice : il est né un 3 mars ; le Maroc est devenu indépendant le 3 mars 1956, pour ses 20 ans ; le tremblement de terre d’Agadir survient un 1er mars.

Et le 3 mars 1973, 17 ans après l’indépendance, le roi du Maroc décide la « reprise des terres », qui va conduire Patrice à quitter le pays et à s’installer à Eygalières. Les étrangers doivent céder la majorité de leurs exploitations à des Marocains. Certes, Patrice pourrait rester au Maroc. Mais au cours de ces années, il a acquis une notoriété et une reconnaissance personnelle et professionnelle, une conscience de ce à quoi il est parvenu à partir de son seul savoir-faire, de ce qu’il est et de ce qu’il peut faire. Il sait bien que, s’il reste, il n’aura plus qu’un statut dégradé, une liberté d’action restreinte ; il décide donc de poursuivre sa vie ailleurs.

Ailleurs ? Dans le Sud de la France bien sûr, soleil oblige. Dès 1974, il prospecte dans la région, visite en avril 1975 le Mas de Roman à Eygalières, pour lequel il a un coup de foudre. En 1976, il s’y installe comme exploitant agricole. Une deuxième étape intervient lorsqu’avec deux amis, il rachète en 1978 les Vergers de Provence et triple ainsi la surface qu’il exploite. Son installation à Eygalières s’accompagne d’étonnantes coïncidences. Il est depuis longtemps un ami proche de Jean-Marc Thibault, qui est même installé pour quelques jours à Agadir chez Patrice lorsque celui-ci part prospecter en Provence, sans savoir que c’est à Eygalières que Jean-Marc Thibaut a acquis un mas ; Patrice le découvre par hasard. Il découvre aussi parmi les exploitants agricoles du village Edmond Charrade, son ancien camarade de l’école de Cibeins, qui va le conseiller dans son implantation et plus tard l’entraîner dans le syndicalisme agricole, aux côtés de Robert Coste (voir son portrait dans cette Galerie), en lutte contre l’adhésion de l’Espagne au Marché commun.

Edmond Charrade lui conseille d’installer des serres ; Patrice prend donc contact avec Pierre Richel, fondateur à Eygalières de l’entreprise qui porte son nom. Entre les deux hommes, visionnaires l’un et l’autre, le courant passe. Serres de France-Richel, comme la société s’appelle à l’époque, connaît des difficultés financières. Patrice s’active pour lui obtenir des commandes au Maroc. Amitié et considération réciproques aidant, Patrice siège au Conseil d’administration plus de 15 ans et en est même président pendant trois ans. Aujourd’hui, Patrice Renaud est très admiratif du positionnement et des succès de l’entreprise, présente sur les cinq continents, gérée au quotidien par la troisième génération.

Dans son activité d’exploitant agricole en Provence, Patrice gère ses propriétés comme il l’avait fait au Maroc, avec compétence et anticipation. Après le rachat des Vergers de Provence, il exploite près de 200 ha, en maraichage et en arbres fruitiers, pour l’essentiel dans la zone des paluds, au Nord d’Eygalières. Il emploie 140 personnes. Il est le premier producteur en France de pommes canada, le deuxième pour la granny smith. Il exporte beaucoup : Angleterre, Moyen-Orient, … Il anticipe la montée en puissance du maraichage en Espagne et en diminue donc progressivement la part dans ses activités, allant jusqu’à arracher 44 ha d’asperges jusqu’alors exportées en Allemagne. L’âge venant, Patrice réduit la toile – il a aujourd’hui vendu les deux tiers de ses terres. Il est retraité mais toujours actif, jetant un regard attristé sur l’évolution de l’agriculture française malgré les combats menés par le syndicalisme, dans lequel il s’est engagé, représentant sa profession dans différentes instances régionales et nationales. Il a ainsi été vice-président du Comité économique régional PACA Fruits et Légumes. Ces engagements lui ont valu d’être nommé dans l’Ordre du Mérite agricole.

Sur un tout autre plan, Patrice est fier d’avoir contribué à la création de la Fondation Renaud (www.fondation-renaud.com), à laquelle sa famille a fait don de son important patrimoine immobilier et artistique dans la région lyonnaise, permettant ainsi au public d’y accéder. En Provence, toujours habité par le Maroc, Patrice Renaud n’est pas resté indifférent aux enjeux locaux mais s’est tenu au second plan de la vie publique, à l’image d’un homme soucieux de l’intérêt général, sachant être généreux, bienveillant mais discret dans sa communauté.

2 novembre 2018