Eygalieres galerie de portraits

« Cloclo » Delanoë

Le goût de surprendre 

Ah oui, c’est un drôle de numéro que Cloclo ! La photo que j’ai prise d’elle à sa demande en est déjà un exemple. Mais chez elle, rien n’est comme chez les autres. Cette différence, ce décalage, sont d’abord la conséquence de la vie qu’elle a menée mais elle prend aussi un plaisir certain à les accentuer, peut-être même une certaine malice. Songez qu’elle est arrivée à Eygalières il y a quelques décennies, toute jeune épousée, aux côtés de son mari médecin. A l’époque, c’était un tout autre village que celui d’aujourd’hui. Citadine jusqu’au bout des ongles, elle n’a pas supporté et a convaincu son mari d’aller exercer ailleurs. Mais celui-ci a conservé son attache au village, il y a construit une maison, y a pris sa retraite, toujours accompagné de Cloclo qui s’est peu à peu attachée à Eygalières où elle est restée même après le décès de son mari, il y a plus de vingt ans. De son côté, le village s’est progressivement habitué à elle, avec son caractère énergique et direct, son excentricité affichée. En définitive, c’est comme s’ils s’étaient apprivoisés l’un l’autre.

Il faut dire que Claudine – puisque c’est le prénom que ses parents lui ont choisi – a eu une enfance assez hors du commun. Ses parents se sont séparés tôt, elle vit dans la grande maison de sa mère au Vésinet, une banlieue chic de l’Ouest parisien. Sa mère, Jacqueline Motrieux, dont les parents tenaient l’excellente pâtisserie-confiserie Lamesch au Vésinet, évolue dans le milieu du spectacle, du cinéma, de la chanson. C’est une personnalité forte, une avant-gardiste. Elle invente de faire fabriquer des figurines en plastique reproduisant les personnages du feuilleton télévisé « Thierry la Fronde », qui seront distribués dans les paquets de café Mokarex. C’est ainsi une première manifestation des « produits dérivés » de films et de spectacles aujourd’hui universellement répandus. Claudine a un frère cadet, Alexandre, dont elle pleure aujourd’hui la disparition précoce, lui dont la personnalité, dit-elle, était plus forte et plus profonde que la sienne. Tous deux ont une enfance très protégée : une personne vient chez eux pour le catéchisme et pour les cours d’école. De ce fait, Claudine ne va en classe qu’à partir de 12 ans. Sa scolarité n’est pas très brillante mais ce n’est pas grave : elle ne nourrit pas d’ambition particulière et sa mère n’en nourrit pas non plus pour elle. Ce qui compte alors, c’est l’ambiance, avec toutes les célébrités qui passent voir sa mère. Cloclo a encore un album de photos où on la voit aux côtés d’innombrables acteurs, chanteurs, animateurs de télévision : Sacha Distel, Gilbert Bécaud, Guy Lux, Sheila, Joséphine Baker, amie de sa mère depuis que celle-ci avait 14 ans. Jeune adulte, elle s’adonne à quelques petits travaux alimentaires apportés par ceux qui fréquentent la maison : quelques rôles par-ci par-là, un peu de mannequinat. Mais ce qui plaît à cette jeune parisienne c’est la vie urbaine, faire la fête avec ses amis.

Elle épouse « très très jeune » un homme de sa génération, dont elle dit de manière laconique « nous n’étions pas faits l’un pour l’autre ». Ils le sont si peu d’ailleurs qu’au bout de six mois, ils se séparent. Mais de cette union est née Nathalie, « unique amour de ma vie », dit-elle. Laquelle a trois ans lorsque survient l’événement improbable qui va projeter Claudine dans une autre vie. On lui présente Charles Delanoë, un ancien médecin outre-mer qui a posé ses valises en France. Charles a beaucoup bourlingué, de l’Afrique Noire à Djibouti, son dernier pays ; à la cinquantaine, divorcé avec deux grands enfants, son intention est de mener enfin une vie plus calme. Or, le dieu des amoureux passe inopinément par-là, et en trois semaines Charles et Claudine décident de se marier.

Mais il se trouve que Charles n’exerce pas en région parisienne : après s’être implanté à Mouriès, sur le versant Sud des Alpilles, il a acheté, sur les conseils de son fils, une maison dans le Vieux village d’Eygalières, l’ancien hôpital. C’est là que Claudine débarque un beau jour de 1968 pour rejoindre son futur mari, accompagnée d’une amie, de son bébé, d’un petit chien et d’un canari. Toute jeune, elle débarque dans un environnement totalement étranger au monde dans lequel elle a vécu jusqu’alors. A l’époque, Eygalières peine à survivre ; dans le vieux village la moyenne d’âge est très élevée, l’été les coupures d’eau y sont fréquentes. C’est un vrai choc pour elle. D’emblée, elle se demande à voix haute si elle pourra tenir le coup ; son mari, lui, a déjà sa clientèle, constituée ex nihilo, qu’il n’a pas envie d’abandonner. La force de l’amour a beau être puissante, au bout de deux ans, Claudine n’y tient plus et décide de rentrer dans la région parisienne. Charles l’accompagne et va se constituer une nouvelle clientèle au Vésinet.

Pour autant, Eygalières continue à exister pour eux. Assez rapidement, Charles vend sa maison dans le vieux village, mais c’est pour acheter un terrain Chemin des Jaïsses, au Nord du village. Sur ce terrain, au fil des années, il bâtit son mas « presque de ses mains ». Nathalie, qui a fréquenté l’école communale, y a gardé ses amis qu’elle aime retrouver régulièrement. Aussi, à chaque période de vacances, la famille se transporte à Eygalières. Le temps passe, le Mas de la Noue se construit, Nathalie grandit. Claudine, devenue Cloclo pour les Eygaliérois, s’acclimate, prend plaisir à revenir, apprécie la gentillesse qu’on lui manifeste, noue des amitiés. Et lorsque le docteur Delanoë prend sa retraite, c’est tout naturellement qu’ils passeront le plus clair de leur temps dans leur mas à Eygalières. C’est une quinzaine d’années de bonheur. Deux petits-enfants leurs sont nés, Ludivine et Charles, d’un premier mariage de Nathalie. Plus tard, après que celle-ci a épousé Christian Villard (voir son portrait dans cette Galerie), c’est Louis qui naît. Mais Charles Delanoë décède en 1996. Il venait d’avoir 80 ans.

Cette disparition n’est pas une surprise pour Cloclo mais elle la vit très durement. L’essentiel de sa vie adulte jusque-là s’est déroulée aux côtés de cet homme dont elle est toujours amoureuse, de ce « mari exceptionnel », un « être estimable » qui, dit-elle, l’a stabilisée tout en lui laissant la bride sur le cou. Il va lui falloir cinq années pour s’en remettre.

Au bout de cinq ans, Cloclo prend conscience qu’elle est dans la force de l’âge ; la vie revient. Pour s’en convaincre, elle décide de partir quelque temps à l’Ile Maurice, où elle retournera ensuite presque chaque hiver. Ses amis mauriciens sont aujourd’hui pour elle comme une seconde famille. Elle dit : « je me suis un peu occupée des gens là-bas, mais ça ne regarde personne ». Dont acte.

Elle réalise aussi un peu plus à quel point elle aime Eygalières, qui est devenu son village. Elle y a fait des rencontres inoubliables, dont elle sait qu’elles n’auraient pu intervenir ailleurs. Elle chérit son amitié avec Yvette et Etienne Vatelot, ce dernier, ancien champion de ski nautique et surtout exceptionnel luthier, décédé il y a six ans, comme avec tant d’autres personnes. Compte aussi énormément l’affection de tous ceux qui lui ont montré beaucoup de sympathie quand son mari a disparu. Et aujourd’hui elle pleure le départ de René Fontès, qu’elle « adorait », un « maire extraordinaire », dit-elle. Pour pouvoir vivre plus commodément à Eygalières, elle a fait construire Route de la Gare, près du village, la maison qu’elle a conçue pour elle-même et où elle habite aujourd’hui.

Du vivant de son mari, Cloclo aimait donner de grandes fêtes, recevoir, pour cultiver ses amitiés. Elle a toujours aimé surprendre, comme lorsque survient un jour à Eygalières un grand et beau Mauricien, qu’elle exhibe dans le village. Avec le temps, elle fait montre de moins d’exubérance mais reste un concentré d’énergie, toujours en mouvement, légèrement provocatrice, avec en arrière-plan un zeste d’auto-dérision. Fidèle à l’Ile Maurice, elle s’y envolera à nouveau dans quelques jours. Fidèle surtout à Eygalières où, arrivée à reculons, elle a trouvé son bonheur et où elle poursuit sa route à côté de Pascal. Elle pense volontiers que, tout comme elle-même s’est acclimatée au village, celui-ci s’est habitué à elle. Si vous la croisez, bien qu’elle se présente ici de dos, peut-être la reconnaîtrez-vous.

6 janvier 2020