Eygalieres galerie de portraits

Marie Falquet

Cinq vies qui n'en font qu'une

Quand on rencontre Marie Falquet chez elle, au cœur des « Sentiers de l’abondance », ces jardins « esthétiques, pédagogiques et productifs » qu’elle a créés à Eygalières il y a quelque dix ans, on ne peut imaginer la richesse et la diversité de son parcours. Et cependant : pilote d’avion, initiatrice d’un projet d’énergie nouvelle en Indonésie, journaliste spécialisée dans les transports alternatifs et attachée de presse d’Organisations non-gouvernementales, artiste de rue professionnelle pratiquant le tango sur échasses, initiatrice et coordinatrice d’un projet agro-écologique, tout cela c’est elle. Cette diversité, dans laquelle on pourrait voir instabilité et dispersion, est en réalité la traduction concrète d’une personnalité qui associe imagination et audace. Marie s’invente des vies et les mène pleinement l’une après l’autre, lorsque la précédente est comme arrivée à un point d’aboutissement.

La première des vies qu’elle s’est inventées est tout à son image de femme qui n’a pas froid aux yeux. Elle a 18 ans, elle est en deuxième année de fac à Paris, mais pas de chance, il lui manque une matière pour intégrer l’année suivante et elle n’a nulle envie de perdre un semestre. Tout de go, elle décide alors de partir le nez au vent en Australie, qui la fascine depuis qu’elle est toute jeune. De longtemps, elle a aussi un autre désir profond : piloter des avions. Et voilà qu’à Sydney, où elle ne connaît personne, elle saute sur une opportunité inopinée d’apprendre à piloter, alors qu’en France on avait simplement ri au nez de cette jeunette. A tout juste 19 ans, Marie obtient ainsi son brevet de pilote professionnelle. Elle choisit alors d’aller exercer son métier à Byron Bay, à la pointe orientale du continent. C’est un endroit superbe, un environnement subtropical, avec des forêts sublimes, de gros animaux marins dans une réserve sous-marine. Embauchée dans une petite compagnie dont elle est la seule salariée, elle va y rester trois ans, à réaliser des vols de plaisance, de la photo aérienne, du lancer de parachutistes, à s’emplir les yeux de beauté.

Mais une conscience écologique subliminale la titille, lui fait valoir que ces vols consomment beaucoup trop d’essence. Sans doute pour y répondre, elle s’invente une deuxième vie, en parallèle, qui consiste à travailler avec une coopérative sur les énergies renouvelables. Et, avec l’homme qu’elle a épousé, elle se lance dans un projet d’énergie renouvelable en Indonésie. Ils y passent beaucoup de temps, y consacrent énormément de travail, mais au bout du compte l’Indonésie fait le choix du nucléaire, leur projet perd son sens. Ils sont découragés, d’ailleurs ils se séparent, et Marie rentre en France.

Quoi faire ? Elle ne se voit pas en pilote de ligne. Alors, lestée de son expérience écologique en Australie, qu’elle estime fort en avance sur la France dans ce domaine, elle donne à sa troisième vie une tonalité proche de la deuxième et devient une militante de la cause. Chaque mois à Paris, elle organise des manifestations à vélo. Elle se spécialise dans les transports alternatifs, à une époque où ceux-ci sont très embryonnaires, et tient une rubrique sur ce thème dans un journal écologiste. Elle travaille à l’occasion comme attachée de presse pour les Amis de la terre ou Greenpeace. Mais le climat change, les sujets se politisent d’une manière qui ne lui plait pas, elle décide donc de prendre du recul et repart pour un an en Australie.

A son retour en France, elle entame sa quatrième vie. C’est là un vrai virage : elle s’inscrit à Paris-Dauphine dans un cursus sur la gestion d’institutions culturelles. Passons sur les épisodes, elle se retrouve à organiser, avec d’autres, un festival de rue à Paris au printemps 2001, manifestation qui rencontre un franc succès. Si elle est en coulisses du festival, elle est aussi dans le spectacle : un stage lui a permis de se frotter à ces artistes et de découvrir la danse sur échasses. Avec un brin de provocation, Marie affirme que c’est très facile car « il suffit d’avancer pour ne pas tomber ». On a du mal à la croire mais, de toute manière, il fallait oser ! C’est en tout cas avec un numéro de tango sur échasses qu’elle participe à ce festival, numéro qu’elle va reproduire, enrichir, avec un puis deux partenaires, avec lesquels elle crée une compagnie, la Triade nomade. C’est beaucoup de plaisir, un métier très différent, exigeant, dans lequel le plus difficile n’est pas tant la pratique du spectacle que la recherche de clients, car il faut bien en vivre, même si le statut d’intermittent permet de s’assurer un minimum de revenus. Entretemps, elle a donné naissance à une petite Nahima. Dans un premier temps Marie l’emmène partout avec elle. Mais lorsqu’elle doit aller à l’école, ce n’est plus aussi simple. C’est cela, ajouté à la lassitude que génère la recherche de clients, et surtout un accident de cheval dont elle sort avec la colonne vertébrale fracturée, qui la pousse à changer à nouveau de vie.

Elle a la quarantaine, elle se sent l’envie de revenir sur le lieu de son enfance : le Mas des Bœufs à Eygalières, une ancienne dépendance du Mas de la Brune (voir à ce sujet le portrait de Marie de Larouzière dans cette Galerie) que Liliane Falquet-Soreau, sa mère, a acquis il y a aujourd’hui 45 ans pour offrir à Marie et à sa sœur une enfance villageoise, provençale, terrienne, une enfance de bonheur, dont Marie est encore émerveillée. Elle veut offrir la même vie à Nahima, et les circonstances s’y prêtent puisque, sa mère étant décédée, le Mas appelle alors à nouveau des habitants permanents.

Jamais en manque d’imagination, elle a un projet en tête : dans la continuation de son expérience du spectacle, une école de cirque, dont le chapiteau serait implanté sur le terrain du Mas des Bœufs, qui lui-même servirait de lieu de repli lorsque souffle le mistral. Mais il se trouve que le Mas est situé en « zone agricole », on ne peut y exercer d’autre activité professionnelle. La mort dans l’âme, elle renonce donc à ce projet.

Et c’est ainsi qu’elle invente sa cinquième vie, les Sentiers de l’abondance (voir le superbe site www.lessentiersdelabondance.com), sur les terres du Mas des Bœufs, un projet d’agriculture biologique qui repose sur un ensemble d’équilibres – ces équilibres qui jouent un rôle majeur dans la vie de Marie. C’est d’abord l’équilibre des productions de cette exploitation agricole de trois hectares, des productions très diversifiées et en petites quantités de plantes aromatiques et de fruits. Une partie est transformée en tisanes, sirops, confitures, l’autre est vendue sur place ou par des « partenaires » tous situés à proximité. C’est l’équilibre dans l’apport en travail entre salariés, stagiaires et bénévoles. C’est enfin l’indispensable équilibre financier, obtenu grâce à la diversité des activités: production agricole, ateliers de formation, visites, gîtes. Ces derniers accueillent (hors pandémie, bien sûr) des hôtes payants mais aussi de nombreuses personnes qui, toutes catégories professionnelles confondues, ont besoin de poser à nouveau leurs pieds sur la terre, au sens propre comme au figuré, et sont accueillies en contrepartie de quelques heures de participation aux activités du jardin. Les Sentiers, c’est aussi une communauté de personnes qui y participent, le plus souvent ponctuellement et quelquefois en nombre. Si le contexte actuel ne permet pas de faire jouer pleinement ces équilibres, Marie relève qu’en 2020, comme chaque année depuis le début, la production du site a augmenté. Au total, grâce à son énergie et à l’aide de quelques personnes qui l’ont encouragée et soutenue, au Parc naturel des Alpilles, à Saint-Rémy-de-Provence, à Graveson, Marie a pu transformer cette idée enthousiasmante en une réalité tangible.

Pleinement investie dans cette nouvelle vie, totalement inventée comme les précédentes, Marie Falquet est certaine que les Sentiers anticipent l’avenir de l’agriculture dans nos pays, un avenir d’agriculture biologique, un avenir où tout le monde serait agriculteur mais à temps partiel, à la fois pour des raisons d’équilibre personnel, de pénibilité d’un travail que nos corps n’accomplissent plus qu’avec difficulté, et de faible rentabilité intrinsèque de cette activité.

14 avril 2021