Eygalieres galerie de portraits

Rénato Del Ponte

Le goût de partager

Dans son jardin, près de la maison où il a presque tout fait, dans le village où il a choisi de vivre, Rénato Del Ponte semble l’incarnation de la sérénité. Cet homme a construit sa vie comme il l’a souhaitée, désireux d’en être l’acteur, avec courage, détermination et un bon brin de chance. Disponible aux autres, désireux de partager son savoir-faire et ses connaissances comme le montre son long engagement en matière de secourisme et de sécurité contre l’incendie, il sait aussi qu’il a besoin pour cela de préserver son indépendance et sa liberté. Modeste et discret, les idées bien claires dans sa tête, un sourire parfois un peu ironique derrière sa longue moustache, il est devenu une figure du village.

On le comprend à son nom : comme d’autres Eygaliérois, Rénato est né en Italie, plus précisément à San Daniele del Friuli, petite ville du Nord-Est de la Péninsule où l’on produit l’un des « prosciutti » les plus réputés. Mais il l’a quittée à deux ans pour suivre ses parents, partis chercher du travail en France au début des « trente glorieuses ». Riccardo, son père, volontaire et courageux, est d’abord employé dans les mines du Pas-de-Calais, puis fait venir sa famille à Agde, ensuite à Eygalières. Cet homme qui ne parlait ni n’écrivait le français savait en revanche lire un plan et organiser son travail, qualités qui l’ont fait embaucher dans l’entreprise de maçonnerie de Pierre Delage (voir le portrait de son fils Clément Delage dans cette Galerie), à Paris puis à Eygalières, entreprise où il restera toute sa vie professionnelle. C’est lorsque Rénato a quatre ans que sa famille s’installe à Eygalières, avec ses deux frère et sœur plus âgés (deux autres enfants naîtront par la suite). Eygalières devient alors sa patrie, le point d’ancrage où il n’aura de cesse de revenir quand les hasards de la vie l’auront conduit ailleurs. Les enfants Del Ponte sont bien accueillis, ils s’intègrent sans difficulté, tout juste se moque-t-on quelquefois de la manière dont Rénato roule les -r-. Il est vrai qu’à la maison, on ne parle qu’italien – un italien qui, révèle-t-il, « n’était pas celui des livres ». Il y mène une jeunesse sans histoires, « on n’était pas riches mais pas malheureux ».

Être d’action et de mouvement, il n’est pas fait pour le système éducatif, dans lequel il ne s’attarde pas. Très vite, il passe donc un CAP de mécanique auto puis va travailler comme apprenti dans un garage. A 18 ans, grâce à une combinaison de chance et de débrouillardise, l’armée l’envoie faire son service à Dakar, sur une base aérienne où il est mécanicien. Même si l’autorité militaire ne lui convient qu’à moitié, c’est à nouveau une belle période de sa vie, qui lui permet d’élargir ses connaissances professionnelles tout en profitant de la plage, à portée de bus.

La suite de son parcours va être déterminée par ses choix personnels. Le premier d’entre eux, sans doute le plus important, c’est Martine. Habitant Dijon, les parents de Martine Perrot viennent régulièrement en vacances à Eygalières, où ils finiront par acheter une maison pour leur retraite. Les deux jeunes gens sympathisent puis les choses deviennent sérieuses entre eux. Rénato décide alors de s’installer à Dijon, où Martine est « garçon de laboratoire » dans un collège. Peu exigeant, il y trouve dans un premier temps un emploi de livreur dans un grand magasin d’électronique grand-public, mais la modestie de la feuille de paye le conduit à bouger pour se rapprocher de ses compétences professionnelles en réalisant des traitements anti-rouille sur des voitures. Si l’alternance des saisons en Bourgogne satisfait son goût pour le changement, le ciel bleu lui manque, comme à Martine. Sept ans après sa première demande, celle-ci obtient une mutation à St-Martin-de-Crau. Là encore, Rénato la suit immédiatement, confiant en sa chance et en sa capacité d’adaptation. Et en effet, peu de temps après, il est embauché dans le collège de Martine comme « agent de service ». Pendant quelques années, avec un statut de contractuel, il va passer de collège en collège : Arles, Fos, Miramas. Il s’adapte, bien sûr, mais il nourrit une ambition : changer d’activité pour s’occuper d’entretien technique, beaucoup plus dans ses cordes. Pour cela, il doit passer un concours, auquel il se prépare très sérieusement – comme pour tout –, aidé par sa formation de mécano et sa capacité à déchiffrer des documents techniques. Il réussit le concours haut la main. Dans la foulée, il est affecté au collège d’Orgon – comment rêver mieux quand on veut vivre à Eygalières ? Son beau-père leur a cédé un terrain sur lequel, une fois la mise hors d’eau assurée par un maçon, Rénato va construire leur maison : « il manquait le nerf de la guerre », dit-il. C’est qu’entretemps, trois enfants leur sont nés : Alexandre, Julie et Anaïs. Afin de mieux s’occuper d’eux, Martine prend une retraite anticipée, tandis que Rénato s’incruste à Orgon, où il restera 27 ans, jusqu’à l’âge de sa retraite à lui, prise dès 60 ans mais avec bien plus de trimestres que nécessaire.

On pourrait s’arrêter là, mais pas du tout ! C’est que Rénato est un homme aux multiples facettes, curieux de tout, entreprenant. Ainsi, au collège d’Orgon, il se découvre deux vocations qui vont s’imbriquer l’une dans l’autre : la sécurité et la pédagogie. Dans un premier temps il passe le brevet puis le monitorat de secouriste. C’est alors qu’il découvre le bonheur de partager ses connaissances. Il devient formateur premiers secours, puis formateur Sauveteur Secouriste du Travail. Il va former beaucoup de monde, adolescents et adultes. Ensuite il étend ses connaissances à l’incendie et devient formateur en gestion du risque incendie. De fil en aiguille, cela devient une passion pour lui, au point que fin 1989 il rejoint le Comité communal feux de forêt (CCFF), une petite équipe de volontaires qui se mettent au service de la lutte contre les incendies de forêt : pédagogie, observation, patrouilles, soutien aux pompiers en opérations. C’est à ce titre que René Fontès lui remettra en 2016 la Médaille de la ville. C’est aussi parce qu’il a formé quelques centaines de personnes que l’Association départementale des Comités feux de forêt demandera pour lui la plus haute distinction dans ce domaine, le Diplôme d’honneur, signé du préfet. Aujourd’hui encore Rénato poursuit sa mission au sein du CCFF.

Je pourrais longuement enchaîner sur toutes les activités auxquelles il se livre, toujours avec un grand sérieux et le désir d’en rester maître. Il est ainsi passionné de tir à l’arc, découvert alors qu’il était à Dijon et qu’il a eu la chance de pouvoir pratiquer partout où il se trouvait. Pendant quelques années, il a d’ailleurs été l’animateur de la section tir à l’arc du Foyer rural d’Eygalières. Se trouver au sein de la nature est nécessaire à son équilibre personnel, il a besoin de voir des plantes autour de lui, des couleurs qui éclatent. En ce moment, il déboise un terrain récemment acquis, pour en faire un potager et y planter quelques arbres. Il a aussi un besoin quasi physique d’entretenir et d’utiliser ses nombreux outils : au fond, ses débuts dans la mécanique automobile ont laissé une trace profonde. Depuis qu’il est retraité, il a rejoint l’association des Amis du Vieil Eygalières et contribue à assurer, les jours d’ouverture, l’accueil du public au Musée Maurice Pezet.

Toutes ces activités, il les pratique à son rythme, un rythme moins soutenu que par le passé. En effet, tout solide qu’il paraisse, Rénato est passé bien près de la mort à deux reprises, à 30 ans de distance. Deux ruptures d’anévrisme, la première survenue à 30 ans, lorsqu’il était encore à Dijon, la seconde à Eygalières il y a huit ans. Chance énorme, dans les deux cas l’hémorragie était modeste ; on ne s’en est aperçu qu’au bout de quelques jours et il a alors été opéré immédiatement. Rénato s’en est bien sorti mais en est resté secoué : « ça recalibre les valeurs » dit-il. Et cela l’a poussé à prendre sa retraite sans tarder.

Retraité aujourd’hui depuis moins de cinq ans, Rénato Del Ponte reste fort actif. Pilier sans faille de la lutte contre les feux de forêt, connu de tous et reconnu pour sa disponibilité et son sens pédagogique, il a bien gagné la reconnaissance d’Eygalières.

6 avril 2021