Eygalieres galerie de portraits

Robert Cérulei

Poète-paysan solidaire

Juillet 1968. Comme partout en France, le Chantier naval de La Ciotat a connu une grève dure. Robert Cérulei, 20 ans, ouvrier syndiqué à la CGT, y a participé activement. Déçu de son aboutissement, avec un copain, il décide de prendre du champ et de partir en vacances pour deux mois. Destination : Barcelone, ensuite ils aviseront. En auto-stop sur la Nationale 7, ils parviennent rapidement à Orgon. Là, son copain se souvient inopinément qu’il a une bonne amie à Eygalières. Robert est réticent à faire ce détour qui les éloigne de leur but, mais se laisse convaincre. Le soir-même, il fait la connaissance à Eygalières de Nicole, qui sera la mère de ses enfants. Quelques jours plus tard, il se fait embaucher comme ouvrier agricole : sans coup férir, Eygalières est devenu son village. Et c’est seulement quarante ans plus tard qu’il découvrira Barcelone. Homme de fidélité et de constance, sensible et émotif, Robert Cérulei se définit avec humour comme un double national « eygaliéro-ciotadin ». Sa personnalité, qui doit beaucoup à celle de ses deux grands-pères, repose sur trois piliers : le sens de la solidarité, l’amour de la nature et celui des mots.

La solidarité : plongeons quelques instants dans les origines familiales de Robert. L’Europe sort à peine de la Grande guerre ; à Loro Ciuffenna, charmant petit village toscan pas loin d’Arezzo, comme partout ailleurs en Italie, le mouvement fasciste monte en puissance à force d’intimidation et de violence. Aladino Cerulei, lui, est un anarchiste politique. A plusieurs reprises, les nervis le pressent de prendre sa carte du parti, à coup d’ingestion forcée d’huile de ricin et de tabassage. Il ne veut rien entendre et, un jour de 1920, il est battu à mort. Mais il en réchappe, il est caché par des amis puis s’enfuit d’Italie, dissimulé dans un wagon à bestiaux. Il arrive à Roquefort-la-Bédoule, dont le maire a décidé d’accueillir dans sa commune les Italiens qui fuient le fascisme. Un peu plus tard, sa femme Julia le rejoint, accompagné de leur fils Elie, né entretemps en Italie, Elio qui sera le père de Robert. Quarante ans plus tard, Elie et Robert (qui a 12 ans à l’époque) accomplissent une sorte de pèlerinage dans leur village d’origine. Là, sur une petite place, un vieil ami de la famille leur montre ceux qui ont massacré Aladino, tous devenus des vieillards. Pas un mot n’est échangé. Encore aujourd’hui, cette scène revient hanter Robert, qui en frémit. Il dit : « cet événement a changé le cours de ma vie ; il m’a apporté très tôt de la maturité et m’a appris à être solidaire des autres ». Ce sens de la solidarité, Robert l’a mis en pratique dans sa vie et l’a converti en termes politiques, ancrant sa vision et son action bien à gauche, notamment comme syndicaliste. A gauche certes, mais rétif aux appareils et à tout ce qui ressemble au « centralisme démocratique ».

L’amour de la nature : très tôt, Robert s’est fait agriculteur. Pourtant, comme son père avant lui, il a été apprenti à l’école du Chantier naval, puis y a tout naturellement été embauché. Mais le virage qu’il imprime à sa vie à vingt ans est radical. Il démissionne du Chantier et devient ouvrier agricole. Ce tournant est certes le fruit du hasard, mais peut-être aussi de la nécessité. Présentons en effet son grand-père maternel, Francesco Dejana : lui a quitté la Sardaigne à cause de la misère qui y régnait. Si Robert n’a pas connu Aladino, mort alors qu’il avait deux ans, Francesco l’a beaucoup marqué par son intelligence et son amour de la nature. Comme presque tout le monde, il travaillait au Chantier naval, mais surtout il avait un jardin où Robert et son petit cousin Alain observaient, émerveillés, le travail de leur grand-père. Aussi, lorsqu’à 23 ans il se met à son compte en louant des terres et en commençant par utiliser des outils que d’autres paysans ont mis généreusement à sa disposition, c’est une agriculture biologique qu’il veut pratiquer. A l’époque, c’est loin d’être la mode, et ses confrères le regardent avec méfiance, les « bios » étant tenus au mieux pour des illuminés, au pire pour des menteurs qui utilisent les mêmes méthodes qu’eux en prétendant le contraire. Mais Robert a tenu bon, et tient toujours bon en cultivant ses légumes selon les principes biologiques. La vie d’agriculteur n’est pas facile en soi, mais en outre Robert est victime d’aigrefins qui montent des carrousels de sociétés aussi vite fermées qu’ouvertes. Il ne peut plus payer ses cotisations sociales, et ensuite c’est la Mutualité sociale agricole qui s’en prend à lui. Mais la vie agricole, c’est aussi le syndicalisme. Il s’engage au MODEF, syndicat qui défend une agriculture familiale, s’oppose à la mondialisation et conteste le poids des industries agro-alimentaires. Robert en sera même pendant deux ans l’un des deux secrétaires nationaux, mais son mandat sera écourté car il sera désavoué après une action coordonnée avec la Coordination rurale, qui a tourné à l’aigre.

Le troisième pilier de sa personnalité, ce sont les mots et la poésie. Il est difficile d’expliquer comment cela lui est venu, mais le don pour l’écriture se manifeste très tôt chez lui ; ses deux derniers instituteurs le perçoivent et l’y encouragent, au point qu’un beau jour on le laisse écrire une chanson alors que, pris en flagrant délit, il n’écoutait pas le maître. Mais encore faut-il pouvoir écrire sans faute. Il lui faudra pour cela un électrochoc : à 15 ans, il rencontre une « très belle jeune fille » dont il tombe sur le champ amoureux et à qui il écrit illico pour le lui dire. Mais l’objet de son désir lui renvoie sa lettre, corrigée des fautes d’orthographe. Il reçoit cela comme un coup de poing dans la figure. Robert prend alors le mors aux dents, s’empare du dictionnaire et le lit mot après mot, approfondissant lorsqu’il ne comprend pas. Au-delà de la perfection de son vocabulaire, cet exercice apparemment aride stimule aussi son imagination et l’incite à s’engager en poésie, très tôt puisque son premier recueil de poèmes est publié alors qu’il a 22 ans. Le dernier en date, « Une bouteille à la mer », est sorti il y a deux ans. Consécration inattendue, Robert vient d’être coopté par la Société des poètes français, qui édite sept de ses poèmes dans son anthologie annuelle de 2020. C’est que sa poésie parle directement et simplement au lecteur, on pourrait dire qu’elle est à hauteur d’homme.

Dans son aventure poétique, Robert a le bonheur de croiser le chemin de Charles Galtier (évoqué dans le portrait de Lucien Perret, dans cette Galerie), grand intellectuel et poète provençal, qui encourage beaucoup Robert, le félicite, le critique parfois. Ils ont 35 ans de différence et des vues divergentes sur la société, mais une amitié s’établit entre eux, amitié teintée d’un profond respect de la part de Robert. Respect certes pour le talent de Charles mais plus encore pour son humanisme, que Robert illustre en rappelant que Charles Galtier avait coutume de se rendre aux enterrements dans le village, y compris de personnes qu’il ne connaissait pas, simplement pour témoigner de sa solidarité.

Depuis plus de cinquante ans, Robert habite Eygalières. C’est ici qu’il a vécu vingt-sept ans avec Nicole. Ici que sont nés leurs deux enfants, Boris, apiculteur à Mollégès, et Aurélia, artiste-peintre qui vit au Brésil. Bien qu’il n’ait passé que vingt ans à La Ciotat, il conserve avec cette ville un lien quasi-charnel. Il en est tellement imprégné qu’il a organisé une visite collective pour les habitants d’Eygalières. Pour leur rappeler que « le premier cinéma commercial du monde », l’Eden Palace, se trouvait à La Ciotat : les frères Lumière, après une première projection sans succès à Paris, y ont présenté à plusieurs reprises leurs films de trente secondes – dont le premier s’intitulait « L’arrivée du train en gare de La Ciotat ». Pour leur montrer l’église Notre-Dame de l’Assomption, où à la demande du curé de l’époque, bouleversé de la fermeture du Chantier naval en 1987, un peintre progressiste, Gibert Ganteaume, a peint trois fresques inspirées de la Bible. Leur montrer aussi le site du Chantier naval, longtemps l’activité phare de La Ciotat, l’un des plus grands de France, avec jusqu’à 6000 salariés. Aujourd’hui, ce site emploie 1500 personnes, dédiées à la maintenance de yachts.

Avec sa personnalité très attachante, son caractère entier qui lui vaut d’indéfectibles amitiés et de non moins solides inimitiés, Robert Cérulei - photographié ici à côté du refuge de Jean Moulin - est devenu une figure du village, reconnue pour son talent et sa constance, sa générosité et, au fond, pour son profond humanisme.

13 septembre 2020