Eygalieres galerie de portraits

Max N'Diaye

Lorsque les cafés étaient encore ouverts, on y voyait Max N’Diaye (prononcer « ennediaille ») attablé chaque matin à siroter son café et à blaguer avec les habitués. Retraité depuis plus de vingt-cinq ans, cet homme recèle derrière son apparence placide une grande force de caractère qui, par-delà les vicissitudes de la vie, en a fait un citoyen reconnu et respecté d’Eygalières et le digne patriarche d’une belle famille. Et pourtant, placé à cinq ans à l’Assistance publique, mis aux durs travaux des champs à treize ans, envoyé pendant trente mois à la guerre en Algérie, l’histoire n’était pas écrite en rose pour lui.

Comme tout un chacun, Max a eu des parents, mais pour lui c’est comme s’il n’en avait pas eu. De son père, né sur l’île de Gorée, en face de Dakar, mobilisé à la Grande Guerre comme « tirailleur sénégalais », puis comptable à la raffinerie de sucre Saint-Louis à Marseille, il n’a aucun souvenir. Pas plus de sa mère, née à Marseille où elle a rencontré son mari, laquelle, semble-t-il, a quitté brusquement le foyer familial après avoir mis au monde trois enfants, Edmond, Max et Sophie, tous trois à Marseille. Encore tout jeunes, ces trois enfants vont être « placés », sans doute après que leur père a été à nouveau mobilisé alors que débute la seconde guerre.

La petite dernière, qui n’a que 27 mois, est confiée à une religieuse de l’ordre des Filles de la charité ; son parcours sera alors totalement différent de celui de ses frères, qu’elle retrouvera seulement une fois devenue adulte. Pour Edmond et Max, c’est l’Assistance publique (AP) ; ils ont respectivement cinq et six ans. Ils vont dans un établissement à Saint-Etienne-du-Grès intitulé « le Rayon de soleil ». Deux ou trois ans plus tard, ils sont confiés, à Saint-Rémy-de-Provence, à une dame qui fait métier de garder des enfants de l’AP ; ils sont une demi-douzaine. C’est plus une garderie qu’un foyer. La nourriture est fruste : « topinambours, pommes de terre bouillies, rien d’autre », se souvient Max. Afin d’absorber quelques protéines, il leur arrive de chaparder des œufs chez des voisins et d’aller les manger sur le plateau de Saint-Rémy, dans une baraque édifiée par les Allemands. Ils vont en classe mais, laissés à eux-mêmes, n’y font pas d’étincelles. A 14 ans, âge à partir duquel l’école n’est plus obligatoire, Edmond est mis au travail, à Eygalières, sur la ferme d’Elie et Léone Pélissier (voir le portrait de Léone dans cette Galerie), qui l’hébergent. Deux ans plus tard, Max à son tour rejoint Eygalières, chez Aimé et Josépha Féraud, chemin du Mas de Mauniers. Le travail est rude mais il s’établit entre eux une proximité comme dans une famille d’adoption, des liens qui persistent encore aujourd’hui, 70 ans après. Lorsque, bien plus tard, naîtra Bruno, l’aîné de Max, c’est Monique Féraud, la fille unique du couple, qui sera sa marraine.

Mai 1956, à vingt ans, Max part à l’armée. C’est l’époque des « opérations de sécurité et de maintien de l’ordre en Algérie », comme on dit officiellement, autrement dit la guerre d’Algérie. Max va faire trente mois d’armée, d’abord lors de « classes » rapides à Nîmes, puis au 140è régiment d’Artillerie d’Afrique. Il est basé à Mbessene, sur un piton à proximité des Gorges de Palestro en Kabylie où, quelques semaines plus tôt, a eu lieu une embuscade de sinistre mémoire chez les militaires : quasiment toute la patrouille de 21 hommes a été anéantie, et leurs cadavres mutilés. Max est peu loquace sur cette période de sa vie, qui l’a cependant certainement beaucoup marqué. Porte-drapeau de son unité, il s’est vu attribuer la croix du combattant, un titre de reconnaissance de la nation, une médaille commémorative et le diplôme d’honneur de porte-drapeau. Ce sont ses « médailles en chocolat », comme il dit avec un humour grinçant, qui sont cependant de vrais témoignages de ce qu’il a vécu. Et pourtant, son frère aîné étant déjà mobilisé en opérations, lui n’aurait pas dû l’être mais s’agissant de « Pupilles de l’assistance publique », ce principe n’a apparemment pas troublé le commandement. Edmond, sergent-chef dans l’infanterie coloniale, en est revenu profondément traumatisé, ce qui a certainement contribué à abréger sa vie puisqu’il est décédé à la soixantaine, il n’y a aujourd’hui pas loin de trente ans.

De retour en métropole, Max retourne travailler chez les Féraud. Grâce à un camarade de régiment, il fait la connaissance à Châteaurenard de Monique Pulh, rayonnante personne qu’il épousera trois ans après sa libération, et sera la mère de ses deux enfants Bruno et Sylvie. Après leur mariage, Monique elle aussi travaille aux champs chez les Féraud ; elle le dit avec fatalisme : « on n’avait pas trop le choix ». Après la naissance de leurs deux enfants, ils déménagent à Aix-en-Provence : Max va travailler à la tuilerie des Milles. Cependant, ce travail n’est pas fait pour lui, qui est pourtant résistant : il est chargé de sortir les tuiles du four mais la chaleur déclenche dans son organisme des réactions insupportables, qui l’empêchent même de monter à bicyclette. Au bout de six mois, il démissionne et la famille se réinstalle à Eygalières. Là, Aimé Féraud le met en contact avec Grosso, l’unique maçon du village à l’époque : pendant dix ans, Max va être chauffeur dans son entreprise. C’est aussi la période où, avec Monique, de leurs mains ils construisent « leur » maison, sur la route de Mouriès.

Lorsque Max a 40 ans, il change de vie et se met à son compte comme agriculteur. Monique et lui ont pu acquérir un peu de terres, ils en ont loué d’autres ; ils reprennent donc un travail qu’ils connaissent bien, mais cette fois-ci pour eux-mêmes. Ils vont le pratiquer une vingtaine d’années, aidés quand il le peut par leur fils Bruno, mais pour l’essentiel avec leurs seuls quatre bras. Cependant, les surfaces ne sont pas suffisantes pour dégager une rentabilité correcte ; agrandir l’exploitation supposerait d’emprunter et d’embaucher : ils n’y sont pas prêts. Aussi, lorsque Max atteint ses 60 ans, lesté d’un nombre respectable de « trimestres » de cotisation, il prend sa retraite. Monique, plus jeune que lui, continue encore un peu.

Depuis 25 ans, Max vit sa retraite avec plaisir et philosophie. A l’initiative de sa sœur Sophie, il est allé trois fois au Sénégal. Il n’y a pas ressenti d’émotion particulière, son regard étant plutôt celui d’un touriste que d’un enfant du pays – un pays qu’en effet il n’a pas connu et dont, enfant, personne ne lui a parlé. Il vit aujourd’hui de plaisirs simples – « marcher et blaguer » - actuellement réduits par les contraintes sanitaires à leur plus simple expression. Heureusement, sa descendance fait son bonheur : ses deux enfants, ses trois petits-enfants Clémence (qui est notaire, relève Max avec fierté), Lise et Luigi, et son arrière-petit fils Léonard. Bruno, qui « a tout fait très tôt, travailler, se marier, avoir des enfants », implanté à Aureille, est devenu un entrepreneur agricole performant, exploitant avec six ouvriers cinq hectares de serres en maraichage bio. Il gère aussi en gîte rural l’ancienne maison de Max et Monique, puisqu’en 2011 le couple s’est installé au « village des anciens » en haut de l’avenue de la Lèque. Quant à Sylvie, la sœur cadette de Bruno, elle a choisi de rester au village, où elle a notamment participé à la création de l’association des jeunes « Li Cago-Nis ». Elle n’était pas faite pour le travail de la terre mais elle en est demeurée proche puisqu’elle est chargée à Châteaurenard de la logistique dans une grande entreprise d’import-export de fruits et légumes.

Avec sa force de caractère, son courage, sa résilience, Max N’Diaye n’a jamais baissé les bras. A juste titre, il est fier de son parcours qui n’était pas gagné d’avance, loin de là. « Avec du courage et de l’honnêteté, on y arrive ; si certains étaient passé par là, ils ne se plaindraient pas », dit-il. Aujourd’hui, Max peut se permettre de baisser les bras pour jouir des plaisirs de l’existence, entouré de l’affection de ses proches et de la considération de ses concitoyens.

18 février 2021