Eygalieres galerie de portraits

Aline Pélissier

Le goût pour les défis

Depuis juin 2020, Aline Pélissier est maire d’Eygalières, la première femme élue à cette fonction depuis toujours. Enfant unique d’un couple d’agriculteurs, descendante de bergers, Aline est pleine d’empathie, soucieuse de bien faire et ne ménageant pas son énergie. Marquée dès l’enfance par un sens prononcé du devoir et de l’obéissance à l’autorité, elle a dû concilier acceptation des contraintes sociales et familiales avec le besoin irrépressible de vivre sa vie. Ainsi, elle a très tôt développé une force de caractère, toujours discrète, que sa bienveillance et son désir de se faire apprécier peuvent dissimuler. Son parcours personnel et professionnel, un peu chahuté jusqu’à la trentaine puis devenu très cohérent au cours des trente années qui ont suivi, illustre en quelque sorte cette dualité entre soumission au destin et volonté personnelle, le deuxième aspect l’emportant progressivement sur le premier au fil des années. Pour parvenir à ce meilleur équilibre, elle a dû relever de nombreux défis, qu’elle s’est imposée à elle-même ou qui lui ont été imposés. Et celui qui l’a conduite à se présenter à l’élection à la mairie d’Eygalières n’est pas le moindre. Dans le contexte difficile qui a suivi le brusque décès de René Fontès, en fonctions depuis 2008, animée par la volonté de servir son village natal et ses habitants, elle a été élue maire au printemps 2020, après avoir été adjointe pendant six ans (précisons qu’elle n’a pas de lien de parenté avec Félix Pélissier, maire d’Eygalières de 1977 à 2008).

Prouver ce qu’elle est capable de faire : cela remonte à son enfance, au mas familial dans le quartier du Contras. Fille unique, elle y est entourée de garçons, cousins et voisins. Et ses parents sont restés en deuil de leur premier enfant, un garçon mort à sa naissance. Alors, elle se comporte en garçon, elle est assez casse-cou, elle grimpe aux arbres, monte à cheval ; elle veut être « au moins aussi forte que les garçons ». Jouissant d’une grande liberté, habile, résistante, amoureuse de la nature qui l’entoure, elle développe sa force physique. Dans le même temps, elle développe un goût immodéré pour la lecture, elle se passionne pour les émissions pédagogiques de Claude Santelli, elle s’ouvre au monde. Ce sont là, sans doute, les années les plus heureuses de sa vie. A l’école d’Eygalières, elle a le bonheur de faire la connaissance de Marcelle et Max Albinet, deux instituteurs qui ont compté pour elle, tout comme un peu plus tard son professeur d’éducation physique, Jean Dumoulin. Des personnes qui lui « ont donné le goût d’aller de l’avant ». Mais la relation est moins bonne avec d’autres enseignants. En classe, Aline perd souvent ses moyens et elle se voit même refuser le passage en sixième.

C’est sa mère, Léone (voir son portrait dans cette Galerie), qui va la tirer de ce mauvais pas en la faisant inscrire à Cavaillon, où elle va poursuivre une excellente scolarité « classique ». Le bac obtenu, elle passe le concours du CREPS, afin de devenir professeur d’éducation physique. C’est un concours difficile mais, là encore, Aline relève le défi. Et voici que, sur le chemin qui semblait bien tracé à l’avance, se profile un petit caillou, qui prend la forme d’un beau jeune homme, eygaliérois comme elle, ambitieux et travailleur, Patrick Ellena. Même l’égale des garçons, Aline n’en est pas moins femme, elle aime plaire et ne manque pas de séduction. Son cœur décide pour elle : ce sera lui. Seulement, voilà : Patrick veut être pilote de chasse, ce qui impose un parcours exigeant et mobile, incompatible avec les ambitions professionnelles d’Aline. Alors qu’elle entame sa première année au CREPS, Patrick est à Rochefort ; l’année suivante il sera à Dijon. C’est plus fort qu’elle, elle veut le rejoindre. A l’été 1972, ils se marient en grande pompe. Aline a 21 ans ; elle renonce au CREPS et s’installe avec son mari à Dijon.

Elle s’inscrit alors à la fac en psychologie, matière qui l’avait passionnée au CREPS. En parallèle, elle va donner des cours d’éducation physique dans un établissement privé situé dans un quartier difficile. Et là, elle va se trouver face à un défi inattendu, déterminant pour elle. Ses élèves sont des adolescents plutôt rudes voire violents, qui n’acceptent pas l’autorité d’une professeure à peine plus âgée qu’eux, une femme qui plus est. Un jour donc, l’un d’entre eux, regimbant, la menace en plein cours d’un morceau de bois tandis que ses camarades font cercle autour de lui. Aline ne perd pas son sang-froid, elle ne bouge pas, ne cille pas, et au bout de quelques instants le garçon baisse le bras et file. En ces quelques instants, elle a gagné le combat de l’autorité, elle a beaucoup gagné en confiance en elle-même et va pouvoir jouer son rôle normalement auprès de ces jeunes qui, de leur côté, vont beaucoup lui apporter et nourrir sa personnalité d’enseignante en devenir.

Cependant, son odyssée professionnelle n’est pas terminée. Le cursus en psychologie exigerait qu’elle poursuive à Paris ; cela ne s’avère pas possible. « J’étais passée de l’autorité de mon père à celle de mon mari », constate-elle. Nouveau changement de trajectoire, elle prépare le concours de l’école normale pour être professeur des écoles, et l’obtient ; elle entame une première année. Mais en 1975 naît son aîné, Frédéric, tandis que Patrick réussit le concours de l’Ecole militaire de l’Air, qui implique une mutation à Salon-de-Provence. Aline devrait finir sa première année d’institutrice à Dijon, mais elle démissionne de l’Education nationale. Suivent deux années où elle est « la parfaite mère de famille » dans le milieu protocolaire des épouses d’officier, tout en aidant son mari dans le cours de sa scolarité. Puis l’itinérance continue pour le nouveau pilote de chasse et sa famille : Tours, Cazaux, enfin une affectation à Saint-Dizier (Haute-Marne). C’est un choc thermique et psychologique pour cette Provençale dans l’âme. Vincent, son second fils, y naît. Les activités bénévoles dans lesquelles elle s’investit au début ne lui suffisent pas ; elle trouve sa vie monotone et étouffante. Une rencontre par hasard avec un proviseur lui ouvre une porte qui va déboucher sur sa véritable carrière professionnelle, dans l’enseignement privé. On est en 1983, elle est au début de la trentaine ; à la rentrée, elle commence à enseigner dans une classe de maternelle à l’Ecole de l’Assomption, à Saint-Dizier.

Cependant, mari et femme ont évolué de manière différente, ils se séparent en 1985. Aline revient alors sur ses terres, qu’elle ne quittera plus. Elle s’installe dans le mas familial à Eygalières, que ses parents n’habitent plus. Avec son nouveau compagnon, Luc Perrot, un ami d’enfance, elle le restaurera petit à petit. Elle reprend du service dans l’enseignement catholique, d’abord avec des remplacements, mais doit en parallèle obtenir à nouveau le diplôme de professeur des écoles, ce qui intervient en 1986. Elle passe alors à un temps plein au Lycée La Salle à Avignon. Et un jour, le directeur de cet établissement la convoque et, à sa grande surprise, lui propose la direction d’une école au Pontet, alors en déréliction. C’est pour elle un nouveau et grand défi ; elle ne réfléchit pas longtemps avant d’accepter de le relever et de suivre une formation de chef d’établissement. Elle y restera vingt-deux ans, de 1992 à 2014. Elle remet l’établissement sur de bons rails, l’agrandit, fait passer le nombre de classes de cinq à huit. Elle se fait respecter dans l’entourage institutionnel et éducatif, pas nécessairement bien disposé à l’égard de l’enseignement privé. Elle acquiert aussi la qualification de maître de stage, qui lui permet de contribuer à la formation de jeunes enseignants.

A partir de sa retraite en 2014, Aline s’engage pour son village. En 2007, elle avait accepté de figurer à l’élection municipale sur la liste conduite par son ex-mari, battue par celle de René Fontès. Cinq ans plus tard, celui-ci la contacte pour prendre la suite de sa cousine Claudine Leclercq (voir son portrait dans cette Galerie) comme adjointe en charge de la communication, de la culture et de l’action sociale. Elle donne son accord et s’investit pleinement dans ces deux domaines, où son empathie est bien mise à contribution même si elle tend à la dévorer, tant il lui est difficile de dire non. Et elle s’efforce de trouver le bon équilibre entre cette mission et sa vie personnelle, sa mère, ses enfants et ses petits-enfants. Rester elle-même, fidèle à ses principes, toujours attentive aux autres tout en s’investissant dans la fonction de maire, telle est la voie difficile qu’Aline Pélissier a décidé d’emprunter. La voici aujourd’hui en position d’affronter les nombreux défis auxquels son village est confronté.

20 janvier 2022