Eygalieres galerie de portraits

Denis Clavel

Pasteur et citoyen

Voici un homme que tous connaissent dans le village. Le sourire aux lèvres, l’œil malicieux, la plaisanterie facile, cet enfant du pays, issu d’une famille d’agriculteurs et de bergers, fait tout naturellement partie du paysage. Certains l’appellent « Denis », la plupart « mon père ». Denis Clavel, en effet, est le « pasteur » catholique d’Eygalières même si, ordonné prêtre il y a 56 ans, il a largement dépassé l’âge de la retraite et exerce donc son ministère à titre bénévole, après ce qu’on pourrait appeler une carrière professionnelle riche de diversité, si le mot de carrière ne semblait un peu étrange à propos d’un ministre du culte. « Ministre », dont Denis tient à rappeler qu’au sens latin, il signifie « serviteur ». Serviteur de ses « ouailles », il se veut aussi citoyen, « un citoyen comme les autres ». C’est un double engagement fort, une dualité apparente qui lui est naturelle, dont les bases remontent à son enfance et qu’il a enrichie au cours des années.

C’est d’abord son ascendance terrienne qui compte : la présence de la famille Clavel à Mollégès, le village voisin, est attestée depuis 1600. Comme ses aïeux, le père de Denis est agriculteur et berger ; il possède aussi des terres sur la montagne, à Eygalières, pour y faire paître ses moutons. Dernier d’une fratrie de quatre enfants, Denis est profondément attaché à son territoire. Il est heureux, d’ailleurs, d’avoir été ordonné prêtre dans son village natal– pratique aujourd’hui abandonnée -, avec le souvenir émouvant, près de la statue du cheval, du seul orage de cet été-là, qui avait trempé tout le monde. De son enfance, au sortir de la guerre puisqu’il est né en 1939, il garde surtout le souvenir marquant de l’école communale de Mollégès, et avant tout celui de son instituteur, M. Piquet, vénéré de ses élèves. Cette école, c’est celle de la neutralité : on y affiche un tableau des tâches à assurer par les élèves. Y figurent le balayage de la classe, l’allumage du poêle et, pour ceux dont les parents le souhaitent, le tour de service des enfants de chœur. A coup sûr, celui qui ne l’assurerait pas serait puni par l’instituteur, tout comme pour les autres tâches. Pour Denis, cette notion de « neutralité » est la pierre de touche de la « laïcité à la française », à laquelle il est profondément attaché, une laïcité fondée sur la distinction et sur le respect mutuel. Toute sa vie, il s’attachera à la pratiquer puisque, vicaire à Saint-Rémy-de-Provence, puis curé dans plusieurs paroisses, il sera en relation institutionnelle avec les autorités locales, maires et élus, comme avec les services de l’Etat. Le prêtre chargé d’une paroisse interagit en permanence avec eux. Il peut y avoir des divergences, qu’il faut savoir régler avec tact.

Après l’enfance, après l’école communale puis le petit séminaire où il est interne à Aix-en-Provence, le citoyen Denis Clavel est appelé à accomplir son service militaire, à l’époque de la guerre d’Algérie. C’est peu de dire qu’il en a été profondément marqué, à plusieurs titres. Tout d’abord, comme ressortissant de « sa » génération, celle des enfants nés entre 1935 et 1940. Denis fait observer que cette génération a été marquée par trois traumatismes majeurs. La deuxième Guerre mondiale, qui a déposé son empreinte sur leurs jeunes années, avec son cortège de difficultés et de contraintes. La Grande Guerre aussi, tant leurs parents en étaient restés traumatisés, les souvenirs trottant dans leur esprit, affleurant ou émergeant dans leurs propos, tandis qu’on voyait encore au quotidien des « gueules cassées » avec jambe de bois ou autres infirmités. Enfin, la guerre d’Algérie, vécue comme jeunes adultes, une guerre qui ne disait pas son nom, une guerre dont les horreurs étaient largement cachées à la métropole, dans une omerta implicite qui de fait a créé une sorte de complicité soudant ceux qui en furent, donc généré pour eux un poids psychologique collectif qui s’est ajouté à ce qu’ils ont personnellement vécu, observé ou entendu.

Denis est alors séminariste ; il hésite à invoquer l’objection de conscience mais décide d’assumer son rôle de « citoyen comme tout le monde ». Il va faire un service de 28 mois, affecté au Service des essences. Denis est chef de dépôt mobile puis, pendant un an, il gère un des « Foyers du soldat », sorte de coopérative, sur une base de 5000 soldats près de Constantine. Et c’est durant cette période que Denis fixe sa vie. Jusqu’alors, simple séminariste, il n’avait pas définitivement arrêté son destin. Là, il décide de répondre à un appel de Dieu pour le service de ses frères en humanité. Pour lui, ce choix vocationnel est un choix de l’ordre de l’amour : il désire parcourir un chemin vers Dieu – pour lui une notion vive et vivante-, vers la foi, vers l’Evangile.

Ordonné prêtre à 26 ans, dans le contexte du concile Vatican II (1962-1965) qui change profondément le rôle du clergé par rapport aux fidèles, Denis va assumer des missions très différentes les unes des autres, toujours en relation avec le monde extérieur à l’Eglise : ces missions l’exigent et son tempérament s’y prête. Il est heureux d’incarner, dans le respect mutuel, une manière d’être et de porter son engagement face aux autres. Pour commencer, sa hiérarchie choisit ce jeune homme pour travailler à un nouveau cheminement pour la formation des futurs prêtres. Avec d’autres, il y enseigne et met en place ce nouveau système. Puis, pendant sept ans à la tête du grand séminaire d’Aix, qu’il s’efforce de gérer en « bon père de famille », dans le contexte des années autour de 1968, il anime des groupes de jeunes gens, dans les paroisses, dans des camps de jeunes.

Finalement, ce n’est qu’après une dizaine d’années qu’il va exercer pour la première fois son ministère pastoral, lorsqu’il est nommé vicaire à Saint-Rémy-de-Provence, constituant avec son curé – qui avait l’âge de son père - un tandem de personnalités complémentaires. Puis il est chargé de la paroisse de Châteaurenard, et aussi de celles de Noves et d’Eyragues : dans l’Eglise, la multifonctionnalité est une réalité permanente. Après une période de formation permanente, son évêque lui demande d’aller à Berre, une commune urbaine et industrielle, où il côtoie différentes croyances, dont celle des musulmans. Puis c’est Port-Saint-Louis-du-Rhône, au bout de la Camargue. Là, seul « ministre résident », dans une ambiance quasi-insulaire rythmée par les horaires du bac, il est de nouveau au contact de tous les cultes : protestants, orthodoxes, juifs, musulmans. Il est heureux de pouvoir créer des relations harmonieuses avec ceux-ci.

Puis en 2006, Denis demande à être déchargé de la responsabilité d’une paroisse. Il est alors retraité mais, dans son métier, on reste actif tant qu’on se sent capable d’exercer son ministère. Il entame donc une deuxième partie de carrière, où il « donne des coups de main », en commençant par Le Puy-Sainte-Réparade, près de Cadarache. Il souhaite ensuite revenir au Nord des Alpilles, où il est né et où il a déjà exercé. C’est ainsi qu’il arrive à Eygalières en 2012, exerçant son ministère à travers les célébrations : messes, baptêmes, mariages, et plus souvent enterrements, dans une démarche très humaine de partage des étapes de la vie. Il n’oublie pas les Ehpad, ici et dans les villages alentour, où il est très présent, auprès des résidents mais en relation étroite avec le personnel, dont il perçoit bien la difficulté, physique et morale, de la charge.

Ouvert, disponible, tolérant, pleinement intégré dans cet environnement qui est le sien et qu’il comprend parfaitement, Denis Clavel est heureux de terminer sa route près de ses racines. Son souhait quand les forces déclinent, c’est de continuer à rejoindre dans la prière, discrète et fraternelle, tous ceux dont il croise le chemin. Il incarne un visage de l’Eglise catholique profondément humain, qui lui vaut l’estime et le respect de ses concitoyens, quelles que soient leurs convictions.

28 septembre 2021