Eygalieres galerie de portraits

Pierre Hem

La liberté n'a pas de prix

 A 60 ans tout juste, Pierre Hem jouit avec bonheur de la liberté qu’il s’est construite et jalousement préservée, dans le petit cabanon sans électricité qu’il habite dans le quartier du Contras, avec la seule compagnie de ses deux chevaux vieillissants et des oiseaux. On le dirait ancré depuis toujours dans ce terroir où il est né, comme ses ancêtres avant lui, façonné par les gènes de générations de paysans, voués à l’enracinement et à l’interdépendance. Et cependant, tout au contraire, Pierre fait montre depuis toujours d’une passion immodérée pour l’indépendance et d’une non moins grande passion pour la découverte, qui l’a conduit à la trentaine sur les routes de l’Australie. Ce qui ne l’empêche pas de rester profondément un paysan qui aime la nature, sa nature, le travail de la terre. En somme, il est en lui-même un heureux paradoxe.

Découvrir le monde extérieur ? A priori, ce n’était pas facile pour un jeune homme comme lui. Pierre était un garçon peu motivé pour les études, bien qu’il soit aujourd’hui très reconnaissant à Suzanne Pezet, son institutrice à l’Ecole communale d’Eygalières, de l’avoir soutenu dans l’acquisition de ce qu’on appelle aujourd’hui les savoirs fondamentaux : il sait compter, très bien même, et il adore lire. Reconnaissant aussi à ses parents, Aimé Pierre Hem et Philémone Florent, de les avoir élevés à la dure, lui, ses deux frères et sa sœur. Tout jeunes, ils les ont mis au travail chaque jour après l’école ; la discipline était rude car les garçons faisaient volontiers les quatre cents coups. Mais Pierre n’avait aucune envie d’obtenir un diplôme : à la Maison de l’agriculture à Barbentane puis à Eyragues, il expliquait à ses profs qu’il préférait rester avec les animaux plutôt que d’assister aux cours. Cependant, il est dur à la tâche, à la fois parce qu’il aime travailler et car il a tôt compris qu’être libre nécessitait d’en avoir les moyens, en particulier financiers. Il a commencé à travailler à 16 ans ; deux ans plus tard, il a perdu son père. Mais au fait, d’où lui est venu cet appétit de découverte, cette envie d’aller voir ailleurs comment vivent les gens ? C’est sans doute la télévision qui en est la cause, en particulier des émissions fascinantes sur l’Australie, qui lui ont fait découvrir des immensités désertiques et la curieuse vie des Aborigènes. Et puis il est un peu casse-cou, donc rien ne lui fait peur.

C’est à 34 ans que Pierre se lance dans sa première aventure, qui va durer six mois : avec très peu d’argent en poche, il parcourt la France, d’abord en auto-stop (il est monté dans 144 voitures !) puis à vélo car il veut aller plus lentement. Il est ravi de ces découvertes et des connaissances qu’il fait en ces occasions ; il se conforte dans l’idée que ce sont les paysages qu’il aime, pas les villes. L’année suivante, au printemps (de l’Hémisphère Nord) 1995, après avoir économisé 50 000 F (plus de 7 500 €), il fait le grand saut et part en Australie. Il a en tête de faire le tour du monde en plusieurs fois, et commence donc logiquement par le plus lointain. C’est osé de sa part : Pierre ne connaît pas l’anglais mais il a confiance en sa bonne étoile et en son sens de la débrouillardise. Ni l’une ni l’autre ne le décevront : pendant trois mois, il parcourt le pays en bus, découvre ses paysages, sa flore, sa faune, et les Aborigènes. Il en revient enthousiasmé, au point d’y repartir deux ans plus tard, ajoutant au programme la Nouvelle-Calédonie, encore plus lointaine. Cette fois-ci, il a choisi le vélo pour se déplacer. Celui qu’il a emporté de France ne résiste pas plus de quelques jours, il en achète un autre, plus costaud, et parcourt en deux mois plus de 7 000 km, de Sydney à Darwin puis Adelaide en passant par Ayers Rock, mythique lieu sacré des aborigènes. Il achève son périple bien fatigué et doit se reposer quelques jours avant de pouvoir repartir vers Nouméa, où hélas une tempête l’empêche de voir grand-chose. Puis il rentre chez lui, faisant escale à Bangkok. Pierre retournera une dernière fois en Australie, dix-huit ans plus tard : en 1997, il avait longé la côte orientale ; en 2015 il veut parcourir l’Ouest, toujours à vélo. Mais il a déjà 55 ans, huit ans auparavant il était tombé d’un arbre qu’il taillait. A cause de cet accident, ajouté à une affection congénitale perturbant sa capacité d’audition et sa vision, il a été placé en situation d’invalidité. Bref, il n’a vraiment plus la forme de ses 37 ans, âge de son voyage précédent, où il avait déjà pas mal souffert. Il parcourt tout de même 4 000 km de Melbourne à Carnarvon. Mais c’est l’été austral, il souffre de la soif et pour finir on lui diagnostique une phlébite. Pierre avait prévu de poursuivre son voyage en Nouvelle-Zélande : il annule tout et rentre en France. Des voyages, il en a fait quelques autres : une escapade en Pologne pour récupérer deux voitures d’occasion à la demande de son cousin. Et un voyage dans les Antilles en 1998, cette fois-ci en couple. Il est alors ébloui par la luxuriance de la Martinique et par la découverte du sable blanc à Marie-Galante.

En couple ? Oui, cet homme épris de liberté n’en est pas moins un homme : à 36 ans, il tombe amoureux et va vivre pendant treize ans avec celle qu’il appelle « ma cougar ». Au cours de ces années, il construit et aménage une maison à Plan d’Orgon, il y vit avec elle, comme s’il s’était subrepticement « embourgeoisé ». Mais avec le temps, la relation se fait acrimonieuse, Pierre regrette de ne plus pouvoir vivre à sa guise, il se rend compte qu’il fait fausse route. Alors, il déclare son indépendance, de manière radicale et désintéressée. C’est sa manière : déjà, lorsqu’il était parti pour son tour de France, quittant l’exploitation de son beau-frère où il travaillait depuis quinze ans et à laquelle il avait été associé, il avait distribué autour de lui tout ce qu’il avait. C’est que Pierre ne veut rien devoir à personne, sauf à sa mère, ni que quiconque ait des droits sur lui. En 2013, c’est le même scénario : que sa compagne reprenne la maison, quelle la vende et qu’elle retourne dans la région lyonnaise, d’où elle vient ! Pierre, quant à lui, a décidé que 20 m² étaient bien suffisants. D’ailleurs, il fait encore mieux dans le registre de l’austérité puisque, pendant trois ans, il va habiter dans une camionnette.

Puis il organise progressivement sa nouvelle vie, celle d’aujourd’hui. C’est à son compte qu’il met à profit les compétences acquises au fil des années en arboriculture. Il s’est acheté un petit cabanon démontable qu’il pose d’abord sur un terrain familial planté d’amandiers ; il a des oliviers sur un autre terrain racheté à sa tante. Deux ans plus tard, il déplace son cabanon sur le terrain qu’il a entretemps acheté au Contras et où il vit aujourd’hui : un chemin qu’il empierre, jour après jour, longe un champ où 257 jeunes amandiers commencent à donner. Au bout de ce chemin est planté le petit cabanon sans électricité où vit Pierre. Juste à côté se trouve l’installation de fortune en plein air où il se douche chaque soir, été comme hiver. Un peu plus loin, un hangar où il entrepose tout son outillage, et l’enclos des deux chevaux vieillissants, adoptés après le brusque décès de leur propriétaire et dont il est devenu « l’esclave », dit-il. Il les monte chaque jour. Il a ainsi renoué symboliquement avec son ascendance, avec sa famille dont l’histoire s’entremêle à celle du village. Il rappelle ainsi que son grand-père Simon Florent, enfant unique comme sa femme, avec qui il a eu quinze enfants (le dernier surnommé Louis XV), avait transformé en grand parc librement accessible « lou Pous » (« le puits » en provençal), un lieu situé au-dessus de Saint-Sixte. Il s’y trouvait une source dont la margelle était faite de pierres récupérées de la Fontaine de la République lorsque celle-ci avait été déplacée sur le côté de la rue principale du village. A chaque Pentecôte, les footballeurs organisaient au Pous un méchoui auquel participaient 200 à 250 personnes. A cause d’usages abusifs, le grand-père a finalement vendu ce terrain. Mais Pierre conserve ce sens de l’intérêt collectif : ainsi, lorsqu’il utilise l’eau d’une fontaine publique pour usage personnel, il veille à le « compenser » en faisant un don à l’école …

Pierre Hem dit « je sais organiser mon bonheur ». A le voir dans son élément, on n’a aucun mal à le croire. Il a renoncé à faire le tour du monde, mais sa curiosité reste insatiable ; il l’assouvit en lisant beaucoup et en rencontrant des gens : l’amour de la liberté et le mode de vie qu’il s’est choisi n’ont pas fait de lui un asocial, tout au contraire.

26 juin 2020