Eygalieres galerie de portraits

Marco, Jean-Marc Budry

Symbiose et bienveillance

A Eygalières, Marco est connu comme le fils d’Andrée Roque, « Dédée ». Il est allé à l’école du village où il a vécu de ses 18 mois à 18 ans. A Genève, où il a passé la plus grande partie de sa vie, on ne connaît que Jean-Marc Budry, arrière-petit-fils d’un pasteur protestant très connu, petit-fils de Paul Budry, écrivain et critique d’art non moins célèbre. Par la grâce d’une histoire personnelle riche et complexe et d’une capacité d’adaptation exceptionnelle, ces deux personnes ne font qu’une. Dès sa petite enfance, Marco s’est fondu dans le paysage au point de devenir presque invisible tant il s’adapte à son environnement du moment, tout en conservant la bienveillance permanente qui le caractérise.

Les circonstances des premières années de Marco pourraient être d’un bon romancier : jugez-en ! Nous sommes juste après la guerre. Une jeune troupe de théâtre lausannoise – « La Compagnie des Faux-nez » - va présenter à Paris un spectacle tiré d’un scénario de Jean-Paul Sartre. Cinéaste de reportage et photographe vaudois, Claude Budry les accompagne pour les filmer. Il vient de divorcer de son épouse, artiste-peintre grecque. On ne sait en quelles circonstances, il rencontre à Paris Andrée Barbaix, une jeune Belge que son père avait envoyée là-bas pour lui épargner les difficultés de la vie en Belgique après la guerre. Il ne se doutait pas qu’il fixait ainsi le destin de sa fille pour toute sa vie …

Jean-Marc naît à Paris en juin 1948. Mais, encore nourrisson, il frôle la mort avec une mastoïdite qui lui vaut de se voir administrer l’ondoiement, dernier sacrement destiné aux non-baptisés. Il survit mais le médecin recommande de l’envoyer dans un climat plus sec. Coïncidence, après être rentrée en Suisse, la troupe des Faux-Nez débarque à Eygalières pour « un essai de vie en communauté ». Ses membres sont hébergés dans son mas (aujourd’hui Mas de la Grotte) par Philippe Hériat, homme de cinéma, de théâtre et d’écriture. Le couple et leur enfant en sont aussi. Mais, sans activité professionnelle, les ressources de Claude Budry s’épuisent et il repart en Suisse, laissant sur place Andrée et Marco, avec l’intention de réunir les papiers pour son mariage. Mais le destin suit un autre scénario : Andrée est séduite et recueillie par Henri Roque, fils du médecin du village, dont une des rues porte le nom, et va vivre chez lui avec son enfant. Fin du premier épisode.

Henri, qui épousera Andrée en 1955, se passionne pour les chevaux, avec une obsession, créer une activité de tourisme équestre. Pour ce faire, à la fin des années 50, il lance « L’homme à cheval ». Après une chevauchée solitaire à travers la France pour rallier la Foire de Paris en 1961, il organise des randonnées dans la région puis, grâce à ses liens avec les autorités espagnoles de l’époque, des chevauchées jusqu’à Saint-Jacques-de-Compostelle dès 1963.

En 1957, Marco entre au collège des Jésuites d’Avignon, tout comme Henri Roque en son temps. Pendant ses vacances, il travaille comme palefrenier, accueille et accompagne la clientèle. Au cours de ces années, il développe un sens relationnel qui lui servira beaucoup par la suite. Au collège, il est avide d’apprendre. Mais, pas de chance, il doit être opéré d’un poumon l’année de la terminale en classe de philo et du coup il rate son bac. Il l’obtiendra deux ans plus tard. C’est la fin du deuxième épisode, car Marco, qui a 18 ans, ne vivra plus durablement à Eygalières.

Par chance, une famille britannique qui a l’habitude de venir en vacances à Eygalières s’est liée d’amitié avec Andrée et propose d’accueillir Marco à Londres pour apprendre l’anglais. Là, il se métamorphose. Il est infiniment séduit par le comportement qu’il observe autour de lui, respect des autres, courtoisie et humeur égale. Comme il l’avait fait chez les Jésuites, il se « coule dans le moule » et se transforme peu à peu en Britannique. Il loge chez l’habitant, suit des cours d’anglais et travaille dans une boutique qui distribue dans le monde entier des partitions de musique classique en provenance d’URSS. Ses connaissances scolaires du grec font merveille pour lui permettre de s’y retrouver dans les titres en alphabet cyrillique. Tout cela est une révélation pour lui : « je me suis imprégné d’une culture qui m’était totalement inconnue et qui me correspondait absolument ». Double révélation en vérité, car il prend aussi conscience de sa capacité à se fondre dans un milieu inexploré et acquiert en une année la maturité et la confiance en soi qui lui seront nécessaires pour tracer son chemin.

Après une dernière année de collège, cette fois-ci chez les Maristes de Lyon, il obtient le bac puis, grâce aux connexions en Espagne d’Henri Roque, part pendant un an en Galice, au Nord-Ouest de l’Espagne, travailler à la réception d’un « parador », un de ces hôtels de luxe installés dans des lieux historiques. Là encore, c’est une année de bonheur pour perfectionner son espagnol dans un environnement professionnel d’exception avec une clientèle de grande qualité.

Puis commence un nouveau chapitre, le plus long, lorsque fin 1969 – il a 21 ans - Marco part pour Genève et renoue avec sa filiation suisse, qui l’ancre profondément dans ce pays qu’il connaît encore à peine. Son arrière-grand-père, Edmond-Louis Budry, était pasteur de l’Eglise Libre, connu pour avoir mis en paroles des musiques de Haendel et de Haydn, psaumes encore aujourd’hui chantés partout dans le monde. Son grand-père Paul Budry a fréquenté les artistes de son temps (Stravinsky, Ansermet, Ramuz, Bossard, Félix Vallotton, …), publié une revue littéraire réputée et dirigé l’Office du tourisme suisse francophone.

Le long itinéraire professionnel, international, qu’il entame alors et qui s’achèvera 43 ans plus tard est marqué par une étonnante flexibilité. Employé tout d’abord à Genève dans une banque internationale, il se rend vite compte que la maîtrise de l'allemand est indispensable pour progresser. Sans hésitation, il part alors en Allemagne début 1973. Mais son premier poste, à Wiesbaden chez l'américain Fairchild, importateur de composants électroniques, est totalement anglophone. Il faut donc passer par le Goethe Institut pour y arriver. De préférence en immersion totale, et ce sera à Berlin. L'année suivante, la Société des Auteurs/Compositeurs (GEMA) cherche un opérateur informatique : la chance de sa vie pour franchir le pas de cette activité mystérieuse, entourée à l’époque d’une aura quasi-divine. Marco a 27 ans, il va en devenir un expert et s’y épanouir pleinement. Plus tard, Siemens, qui l'a formé à ses systèmes pendant cinq ans, lui propose de venir travailler à Munich. En ce temps-là, c’est le Graal d’être employé par un constructeur informatique, mais c’est un choc pour Marco de se retrouver parmi 5 000 programmeurs. Une année suffit à le convaincre de rentrer en Suisse, au plus grand bonheur de son épouse Maria, d'origine portugaise, qui avait quitté Genève pour Berlin en 1977. Un ange veille sur lui car une compagnie de réassurance suisse, la Nouvelle Ré à Genève, vient d'acquérir un tout nouvel ordinateur, précisément le modèle sur lequel Marco s'est spécialisé, et cherche un ingénieur-système programmeur. L'affaire est prestement conclue ; Marco y entre le 1er janvier 1981 et ne quittera cette compagnie qu’en juillet 2013 pour partir à la retraite.

Au milieu de ce chemin, Marco a connu à 44 ans une sorte de révélation lors d’un séminaire de développement personnel organisé par son entreprise, lorsqu’il a pris conscience que c’est grâce à l’amour des autres que l’on peut évoluer dans la vie. Il affirme avoir alors connu une profonde transformation physique et mentale. L’amour des autres, c’est aussi la principale valeur que sa mère Andrée a partagée avec lui. Sa mère qui est toujours restée au village, aimée et respectée de tous, et est décédée en 2013 à 88 ans. Marco, lui, bien que handicapé par une maladie dégénérative qu’il affronte sans pathos, revient régulièrement dans son village ; quand il arrive à la gare de Mollégès, il se sent à nouveau chez lui, « je sais qu’à partir de ce point, plus rien de grave ne peut m’arriver ». Pleinement eygaliérois et reconnu comme tel, tout en étant pleinement suisse et reconnu comme tel.

6 juin 2019