Eygalieres galerie de portraits

Matthias Wimmer

Le père d'Eole

Dans la mythologie grecque, le père d’Eole, dieu des vents, est Hippotès, un illustre inconnu. A Eygalières, le père du domaine viticole d’Eole est bien connu : c’est de toute évidence Matthias Wimmer, même si, naturellement, les propriétaires successifs du domaine et l’équipe qui y travaille ont aussi leur part de paternité. En effet, c’est bien Matthias qui, patiemment, méticuleusement, l’a construit en près de trente ans pour en faire un domaine reconnu dans les Alpilles, en France et à l’étranger, pour la qualité et la régularité de ses vins. Avec son mètre 94, « le plus grand oenologue des Alpilles », comme il se surnomme lui-même avec ironie, est depuis toujours le responsable au quotidien du domaine, où il a pratiqué tous les métiers nécessaires au bon fonctionnement et au succès de cette petite PME agricole, de la préparation de la terre et des vignes à la commercialisation en passant par la vinification. Né il y a 61 ans, Matthias s’est installé avec sa famille en 1994 dans ce petit coin des Alpilles pour y conduire l’essentiel de sa carrière professionnelle et y planter ses racines en même temps que celles de la vigne d’Eole et des oliviers dont, avec son épouse Marion Schwarz, il est devenu un heureux propriétaire.
 
 Pourtant, rien ne prédestinait à cela ce jeune Allemand né dans la Ruhr, une région où la bière est plus familière que le vin. Une fois passé l’Abitur, le baccalauréat allemand, il commence par faire des maths puis passe un diplôme de sciences de l’éducation. Avec Willy Brandt, les sociaux-démocrates arrivent au pouvoir en RFA, la sensibilité sociale Matthias entre en résonnance avec ce nouveau gouvernement. Mais les centaines de postes annoncés dans l’éducation ne sont pas créés, et Matthias se rend compte que son diplôme est un « passeport pour le chômage ». Il vit déjà avec Marion Schwarz, et celle-ci déniche une petite annonce d’un magasin de vin à Mülheim, dans la Ruhr, qui « recherche un vendeur ». Après tout, pourquoi pas ? D’autant que, dix ans plus tôt, pour ses 16 ans, son oncle lui avait offert ce qui est un peu la bible des vins : « l’Atlas mondial du vin » de Hugh Johnson, à travers lequel il avait découvert ce monde complexe, qui l’avait impressionné ; il avait commencé à goûter à droite et à gauche. Or, ce magasin n’est pas comme les autres, les clients peuvent y déguster tous les vins avant d’acheter. Le vendeur conseille, et Matthias apprend donc beaucoup. Cette expérience inattendue le passionne et va orienter sa vie. Si tous ses collègues de l’époque ont ouvert leur propre magasin, lui veut faire plus : produire son vin.
 
Pour finir de présenter la recette du cocktail qui a produit « notre » Matthias, Matthias l’Eygaliérois, ajoutons une touche essentielle, qu’il partage avec beaucoup de jeunes Allemands de sa génération, c’est l’habitude d’aller avec Marion en vacances l’été dans le midi de la France, à la rencontre du soleil, des plages et des randonnées dans l’arrière-pays.
 
Mais n’anticipons pas. Pour atteindre son but, Matthias sait qu’il lui faut professionnaliser ses connaissances ; a priori c’est en France qu’il trouvera les meilleures formations. Il vise un diplôme d’œnologue à la faculté de pharmacie de Montpellier mais doit auparavant obtenir une équivalence. Il reprend donc son poste de vendeur en Allemagne et, en parallèle, passe les UV dont il a besoin. A la fin de l’été 1989, il arrive en France avec Marion et leur premier enfant, alors âgé de 4 mois, et il commence les cours à Montpellier. Sur le plan linguistique, c’est un peu « sportif », comme il dit : il est souvent venu en France mais n’a jamais vraiment appris notre langue. S’il n’a pas trop de problèmes avec le français scientifique, c’est beaucoup plus difficile avec le « français agricole ». Mais à son âge et avec son expérience, Matthias étudie de manière très professionnelle, il sort donc dans les premiers. Entre les deux années d’études, il fait un stage dans un laboratoire d’analyse, une expérience qui lui permet de découvrir de l’intérieur de nombreuses exploitations vinicoles, très différentes les unes des autres, parmi lesquelles certaines vedettes comme Trévallon ou Daumas-Gassac. Puis avec Marion, ils s’interrogent sur leur futur : rester en France ou revenir en Allemagne, où se trouvent la plupart de leurs connaissances et amis ? Finalement, ils décident de rester, conscients malgré tout des efforts qu’ils devront faire pour se sentir bien dans cet environnement français et méditerranéen.
 
Dans un premier temps, Matthias est embauché sur un domaine à Roquemaure, dans le Gard. Mais le propriétaire suisse n’a pas les moyens de ses ambitions, il faut donc trouver autre chose. Et c’est ainsi qu’en 1993 commence l’aventure d’Eole : un poste créé sur une domaine de 17 ha, des vignes sans bâtiment donc sans capacité de vinification. C’est un défi car tout est à faire dans ce domaine dont la superficie est sans doute modeste pour rémunérer un œnologue à plein temps. Matthias relève le défi, dans des conditions familiales un peu acrobatiques. Il a 33 ans. L’année suivante, il déménage à Eygalières avec Marion et leurs deux enfants de 4 et 5 ans. Défi relevé, pari réussi, au prix de beaucoup de travail, de constance, de détermination à ne pas perdre de vue l’objectif en dépit des obstacles sur la route. Construire un domaine vinicole, en effet, ne s’apparente pas du tout à un long fleuve tranquille.
 
Le domaine a un propriétaire, trois se sont succédés. Pascal et Sophie Moncelli ont acheté les vignes et sont restés trois ans, puis Christian Raimont leur a succédé pendant vingt-et-un ans. Trader basé en Suisse à l’origine, il a les défauts de ses qualités : intuitif, déterminé mais parfois versatile. Il fait confiance à la conduite de Matthias mais construit une bastide qui endette lourdement l’entreprise, laquelle va connaître pendant dix ans, entre 2000 et 2010, une période de fragilité qui menace sa survie elle-même. A plusieurs reprises, Christian Raimont envisage de vendre puis se ravise, avant de le faire effectivement en 2017. Le nouveau propriétaire est Marc Rebouah, un investisseur avisé qui a créé au début des années 1980 une entreprise spécialisée dans les échanges informatiques interbancaires, qu’il a revendue 25 ans plus tard après en avoir fait le leader européen dans ce domaine.
 
Quel que soit le propriétaire, c’est Matthias qui conduit l’entreprise au jour le jour et y pratique toutes les activités : conduire le tracteur, tailler les vignes, suivre la maturation des raisins, vendanger au bon moment, élaborer le vin, le vendre. Assurer la gestion de l’ensemble, gérer la petite équipe de salariés (aujourd’hui 6 personnes et demi – Marion Schwarz y travaille à mi-temps). S’adapter au jour le jour à la météo et à tous les incidents qui peuvent toucher une exploitation agricole. Maîtriser les innombrables détails qui font au bout du compte la qualité du vin. Développer l’exploitation, qui a doublé de surface depuis son arrivée. Sans perdre de vue le plus important : comprendre le terroir, le faire s’exprimer dans les vins, privilégier la finesse au détriment de la puissance. Il convertit rapidement l’exploitation en agriculture biologique ; il fait le choix de cépages méridionaux. Et le résultat est là, dans la réputation des vins du domaine et la fidélité des acheteurs. Le domaine d’Eole vend ses vins au caveau, dans les restaurants de la région et à l’exportation, avec des acheteurs réguliers aux Etats-Unis et au Benelux.
 
Aujourd’hui, Matthias commence à préparer son départ, qui interviendra dans trois à quatre ans. Il pourra alors se consacrer pleinement à ses plantations d’oliviers, aux côtés de Marion qui en a fait son métier : c’est dès leur arrivée qu’ils ont commencé à s’y intéresser, d’abord en récoltant les olives des autres puis en achetant et louant progressivement quelques parcelles.
 
Heureux d’être à Eygalières, ils ont tous deux le sentiment d’y avoir été rapidement intégrés, notamment grâce à leurs deux enfants, qui ont fréquenté l’école communale. Enfants d’Eygalières, Franziska et Yannick sont devenus des enfants du monde, l’une à Paris, l’autre à Dallas. Encore un signe, s’il en était besoin, de l’ouverture de notre village sur le monde.
 
16 avril 2019