Eygalieres galerie de portraits

Urbain Chabaud

L'amour de la vie rurale

Au cœur du village, la pharmacie Chabaud est une des rares façades préservées, avec ses ouvertures anciennes en pierre de taille. Présente à Eygalières depuis près d’un demi-siècle, elle est une véritable institution. C’est grâce à Urbain Chabaud et aujourd’hui à ses deux fils que les Eygaliérois peuvent vivre dans la confortable certitude qu’ils auront « leur » pharmacie pour longtemps encore. Fils d’agriculteurs, Urbain doit peut-être à sa passion pour la ruralité et à son intérêt pour la botanique d’être devenu « notre » pharmacien. En choisissant les études de pharmacie, il est allé vers la culture scientifique tout en faisant de la nature son hobby.

Né dans « les marais de Mollégès » pendant la guerre, Urbain a grandi dans le monde paysan, en compagnie des animaux. Pendant son enfance, il partage le travail de ses parents, conduit les tracteurs, rentre le fourrage, attelle les chevaux, les monte, et se sent bien dans cette vie. Il lui arrive d’ailleurs parfois de regretter – pour quelques instants seulement, il est vrai – de n’avoir pas repris le métier de la terre. Mais la vie en a décidé autrement. Lorsqu’il a dû faire un choix d’orientation professionnelle, sans idée bien arrêtée, il est allé vers ce qui parlait le plus à son cœur.

Pour lui, la nature s’incarne dans les animaux. Rendez-vous compte en effet que ce monsieur très sérieux qui délivre vos médicaments vit entouré d’animaux, dont il aime la compagnie depuis son enfance. Lorsque ses parents se sont retirés, leur ferme a été reprise un temps par l’un des beaux-frères d’Urbain, malheureusement décédé très jeune ; elle a alors été mise en fermage. Urbain, lui, s’est installé dans un ancien bâtiment annexe de la ferme, qu’il a restauré lui-même. Sur le grand terrain qui l’entoure vivent ses animaux, nombreux il y a quelques années, moins aujourd’hui. Il a eu jusqu’à trois chevaux, qu’il montait ou attelait. Plusieurs chiens, un pigeonnier, de nombreuses volailles : poules pondeuses et canards. Les canards, c’est toute une histoire ! Urbain a commencé à en élever au-dessus de la pharmacie. Chez lui aujourd’hui, ses canards vivent en liberté, les femelles s’éloignent pour pondre où elles veulent, et reviennent un peu plus tard avec toute leur portée, au point parfois d’envahir le terrain. Cet amour des animaux l’avait même incité à créer une activité vétérinaire au sein de sa pharmacie, mais il a dû finir par y renoncer pour des raisons réglementaires.

C’est aussi la nature qui lui procure ses meilleurs moments de loisirs. La cueillette des champignons et surtout la chasse et la pêche. Chasse au lièvre dans le Luberon, une activité conviviale qui se pratique en équipe. Chasse au gibier à plumes dans les Alpilles. Pêche à la truite avec son beau-père dans le Grenoblois puis avec un ami eygaliérois en Auvergne. Malheureusement plusieurs de ses partenaires ont renoncé ou ne sont plus là, tandis que le gibier sauvage a pratiquement disparu. Aussi tout cela a-t-il perdu beaucoup de son attrait pour lui. Et si Urbain continue à pratiquer la chasse « tant que ses jambes le lui permettent », c’est, dit-il, surtout pour faire courir son chien.

Le parcours d’Urbain est à son image : sérieux, méthodique et construit. Après l’école communale de Mollégès, ses parents l’envoient comme interne au « prestigieux » Lycée Mignet d’Aix-en-Provence. Pour lui, enfant timide de 12 ans, c’est « un déchirement ». Au début de sa scolarité, il est un « bon élève ». Mais, peut-être sous l’influence de camarades un peu dissipés, cette scolarité se termine moins bien. Au point que son père insiste pour qu’il s’inscrive en fac à Montpellier plutôt qu’à Marseille, comme la majorité de ses copains d’alors. Heureusement, il se trouve que les études de pharmacie à Montpellier sont particulièrement réputées. Là, il étudie assidûment, en tandem avec un camarade, et obtient son diplôme en 1968, malgré les « événements ». Dès lors, sa trajectoire personnelle sera quasiment rectiligne. Il part faire son service militaire ; après ses classes, il est affecté comme pharmacien-biologiste auprès des Forces françaises basées à Landau, en Allemagne – heureux que le sursis qu’il avait obtenu lui ait permis d’échapper à la guerre d’Algérie. C’est lors d’une permission aux Saintes-Marie-de-la-Mer qu’il rencontre une jeune Grenobloise, Nicole Maccario, qu’il épouse l’année suivante et qui deviendra la mère de ses trois enfants – Guillaume, Marian et Mathilde. Le service militaire achevé, il aimerait bien pouvoir s’installer personnellement. Mais racheter une pharmacie, c’est au-dessus de ses moyens. En créer une, c’est affaire d’autorisation administrative, accordée avec parcimonie. Dans un premier, temps, il exerce donc à Cavaillon comme pharmacien-assistant. Puis la chance passe par là. C’est le moment où le réseau de pharmacies en France finit de se constituer, ouvrant un tout petit nombre d’opportunités. A l’époque les petits villages dépourvus d’officine ont des « pro-pharmaciens » en la personne du médecin local. A Eygalières, le docteur Augier est le dernier pro-pharmacien du département, assisté de Suzanne Manachem (évoquée dans le portrait de Christine Klose, à lire dans cette galerie) qui gère un petit dépôt de médicaments. Cette particularité a vocation à disparaître, aussi propose-t-on à Urbain de s’installer comme pharmacien dans le village. Il accepte avec joie et, le 1er avril 1972, il y est « accueilli à bras ouverts ». Entre cette date et celle du 1er avril 2014, où il a transmis à ses deux fils, tous deux pharmaciens, la responsabilité de son officine, 42 ans se sont écoulés, au cours desquels Urbain a exercé son métier au service de plusieurs générations, témoin des mutations du village, parfois avec satisfaction, parfois avec agacement. Mais curieux des personnes et heureux d’aider aux guérisons tout en s’intégrant dans la vie locale.

La vie locale, c’est d’abord le football, pratiqué dès l’enfance. Lorsqu’ils ne sont pas requis pour des travaux par leurs parents, les enfants s’occupent tout seuls. Ils vont seuls à l’école et en reviennent seuls. Il est vrai qu’alors ils courent peu de dangers – hormis peut-être le ruisseau bien boueux qui traverse Mollégès à l’époque, dans lequel Urbain dit être tombé plus d’une fois. Pour les garçons, la seule distraction possible est le foot, qu’ils pratiquent à l’économie et sans aucun encadrement. L’équipe n’a même pas de ballon : ils l’empruntent au curé du village. Plus tard, interne à Aix, il jouera à l’AS Aixoise, avec d’autant plus d’entrain que, semble-t-il, pratiquer ce sport était bien vu du proviseur. Après avoir obtenu son diplôme de pharmacien, il jouera aussi dans des clubs de la région : Cabannes, Châteaurenard. Enfin, installé à Eygalières à 29 ans, il sera quelques années membre de l’équipe du village, avant de « prendre sa retraite ». Urbain pense que, s’il avait pu bénéficier de conseils et d’un encadrement de la part de professionnels, il aurait pu devenir un bon joueur. Mais à l’époque c’était chose impensable. Toutefois, le football l’a tellement inspiré que son fils cadet porte le prénom d’un grand joueur polonais, Marian Wiśniewski.

Le football est l’occasion de découvrir un trait de caractère surprenant, qu’on ne soupçonnerait pas chez cet homme qui respire calme et pondération : son « caractère entier ». Comprenez qu’il s’enflammait vite et ne répugnait pas à faire le coup de poing. Il se souvient en particulier d’un épisode où, dans le cadre d’un « match amical » contre l’équipe de Châteauneuf-de-Gadagne, l’arbitre tiré au sort semblait avoir défavorisé l’équipe d’Eygalières, au grand dam de celle-ci. Une échauffourée s’en est ensuivie, dont Urbain s’est sorti avec un beau coquard à l’œil et avec une convocation au tribunal de Tarascon, qui l’a condamné avec son adversaire à une petite amende. C’était il y a bien longtemps, il est vrai.

Bien qu’avec son épouse il ait eu la chance de pouvoir faire de « beaux voyages » à travers le monde, Urbain Chabaud en est revenu à chaque fois avec un profond sentiment d’appartenance à sa région, son monde à lui. Un monde dont fait partie la tradition du pastis après la messe avec ses copains de toutes religions. Et il est heureux de voir son œuvre se poursuivre avec ses deux fils, et sa fille qui travaille elle aussi une partie de la semaine à la pharmacie Chabaud.

13 février 2020