Eygalieres galerie de portraits

Verena Pernet-Scheibli

Entre la Suisse et la Provence

Connaît-on Verena Pernet-Scheibli, cette dame à l’accent suisse, souvent accompagnée de son grand terre-neuve noir ? Oui et non, car elle habite notre village depuis plus de 40 ans, longtemps de manière épisodique, aujourd’hui de manière quasi-permanente. Elle parle avec tous, elle écoute plus qu’elle ne se révèle, même s’il lui arrive d’avoir la langue bien pendue. Et pourtant, elle aurait beaucoup à dire, tant sa vie vaut d’être contée, une vie riche d’inattendu et d’aventures. Une vie qui s’ordonne autour de deux patries, la Suisse et la Provence, une vie marquée par l’attachement à sa liberté et par le goût de la découverte.

Pour elle, la Suisse, c’est d’abord Bienne, cité bilingue du canton de Berne, où elle est née, où elle a vécu jusqu’à sa majorité et où elle est revenue régulièrement par la suite. C’est aussi Genève, Lausanne et le Léman, où elle a habité 27 ans avec son second mari et ses deux fils. A Bienne, elle vit une enfance atypique, petite dernière de cinq enfants, la seule née après la guerre, choyée par ceux qui l’entourent et bénéficiant d’une grande liberté. En effet, ses parents tiennent l’Hôtel de la Gare, un grand établissement de 100 lits qu’avait acheté son grand-père paternel, Albert Scheibli-Widmer. Ce grand-père, disparu alors que Verena était toute petite, ingénieur spécialisé dans la brasserie, avait exercé son métier dans plusieurs villes de Tchécoslovaquie et d’Allemagne avant de s’établir à Bienne. Là, Verena vit parmi les femmes de chambre et le chef de cuisine italiens, prenant ses repas dans le restaurant, sans beaucoup d’intimité. Très souvent, sa mère la met dans un trolley qui l’amène à Nidau, à 10 km de là, où habitent ses grands-parents maternels. Verena est fascinée par son grand-père, un ingénieur « un peu fou ». Ernest Schmalz a une âme d’inventeur, il crée des machines pour creuser, pour construire les barrages dont il est en charge ; en 1907, il construit même un avion, figurant ainsi parmi les pionniers de l’aviation. Féru de philosophie, il assène des phrases de Nietzche à sa famille lors des déjeuners dominicaux. Il a une affection toute particulière pour Verena, qu’il emmène souvent en promenade sur le lac. Tout compte fait, elle aura vécu une enfance « en or ». Mais une enfance tellement particulière qu’à l’école elle est un peu le « vilain petit canard » qui ne rentre pas dans les cases. De là proviennent son profond attachement à sa liberté et son rejet de tout encadrement voire de toute contrainte (« je déteste obéir et faire obéir »). Alors, elle se sent souvent différente des autres.

Son autre patrie, c’est la Provence : elle n’avait qu’un an lorsque ses parents l’ont emmenée en vacances avec eux, dans la Traction 7 places familiale. Année après année, au début à Saint-Raphaël, puis au Lavandou, enfin en Camargue. Un jour, alors que Verena a 25 ans et qu’elle s’apprête à rentrer de Camargue en Suisse, son père lui demande d’aller voir une maison à louer à Eygalières. Ce nom n’évoque rien pour elle, elle arrive au village par la route de Mouriès ; elle est immédiatement conquise. Avant même d’aller voir la maison en question, elle se précipite à la poste, appelle son père et lui annonce (je cite) : « c’est mon village ». Et en effet, Eygalières devient le village de sa famille et le sien. Pendant cinq ans, ils louent une maison là où se trouve aujourd’hui l’Ehpad puis achètent en 1980 la maison entourée d’oliviers que Verena habite aujourd’hui. C’est là que ses parents prendront leur retraite, c’est là que la mère de Verena passera ses dernières années, avec ses filles, avant de décéder en 2005. Au-delà d’Eygalières, la Provence est source d’inspiration professionnelle : le père de Verena qui, dit-elle, a le don de reconnaître tous les ingrédients d’un plat, s’est mis à la cuisine provençale, qu’il propose dans les deux restaurants de son hôtel, nommés respectivement « La Camargue » et « La Provence ».

Mais Verena ne se contente pas de son profond attachement à ces deux patries. De son enfance, elle a appris à rêver d’autres choses, d’autres lieux, d’autres vies. Son rêve le plus puissant, lors de son adolescence, était de devenir interprète puisqu’elle parlait quatre langues, l’allemand, le français, l’italien, le suisse allemand, auxquels se sont ajoutés l’anglais et l’espagnol. C’est un rêve qui ne s’est finalement pas réalisé, ses parents la mettant sur une fausse piste en lui faisant suivre pendant quatre ans des études pour devenir institutrice (« Les quatre pires années de ma vie », dit-elle). D’autres rêves, comme celui de devenir danseuse étoile ou dresseuse de tigres, ne se sont pas réalisés non plus. Mais les aventures n’ont pas manqué, alimentées par son goût du large et sa capacité d’adaptation.

A 21 ans, elle prend le large, en effet, en « émigrant » au Canada avec son premier mari, tout juste épousé. Verena est certes attachée à sa famille, mais l’atmosphère qui y règne, sous la férule d’un père « patriarche », lui pesait certainement. En fait d’émigration, c’est surtout à une migration qu’elle se livre avec son mari, dont l’intention était de pouvoir exercer au Canada son métier de joaillier, où nombre de ses collègues exercent déjà. Mais l’envie de voir du pays démange Verena. Ils passent un an à Montréal, puis partent travailler à Vancouver et ensuite voyagent en Alaska, sur la Panaméricaine, en routards (on est en 1969-70) à travers les Etats-Unis vers l’Amérique centrale, les Caraïbes, la Colombie. Ils reviennent en Suisse mais divorcent à peine sept ans après leur mariage. Des voyages exaltants, sans grand confort, elle en fera d’autres par la suite, avec son frère à travers une bonne partie de l’Amérique latine, et découvrant l’Antarctique, subjuguée par la beauté et la paix qui y règnent. Et encore aujourd’hui, elle rêve de retrouver cet Antarctique et de découvrir d’autres lieux, au Sud ou au Nord, comme le Groenland, le détroit de Behring, tout en redoutant l’effet de l’âge sur sa capacité à voyager librement.

Son goût de la découverte marque aussi sa vie professionnelle, qui va lui permettre de vivre de véritables aventures pour lesquelles elle va se passionner. A commencer par la joaillerie et le design, qu’elle apprend à Montréal et à Vancouver aux côtés de son premier mari, et qu’elle pratiquera ensuite toute sa vie. Quelque temps, elle est aussi mannequin. Son second mari, André Pernet, qu’elle épouse à 31 ans, travaille chez Olivetti. Avec lui, elle se transporte sur le Lac Léman ; deux beaux garçons vont y naître. Parallèlement, Verena fait la connaissance d’un joaillier, Daniel Vidoudez, qui l’embauche en 1986. Il a une personnalité particulière et lui rappelle son grand-père maternel, un peu fou. Pendant 29 ans, jusqu’à sa retraite prise il y a trois ans seulement, Verena sera son bras droit. Son bras droit, ou plutôt ses bras droits, car Daniel Vidoudez ne se contente pas d’être un joaillier qui travaille pour les plus grands : Cartier, Harry Winston, Audemar-Piguet, Bulgari, Nestlé, et pour Rolls-Royce … C’est aussi un fou de parachutisme et d’aviation. Il crée une entreprise, les Flying Devils, qui organise des sauts acrobatiques, se constitue une flotte de petits avions, ensuite un Club de parachutistes que Verena va gérer. Cela ne lui suffit pas : lorsque BMW reprend Rolls-Royce, il achète le garage de la marque et en fait un lieu sécurisé pour voitures de luxe, que Verena gère aussi. Elle adore jongler entre ses activités, traiter avec ces clients très spéciaux, des fous d’aviation, des propriétaires de Rolls, de Ferrari et Lamborghini. Et cela, tout en continuant à s’occuper des bijoux.

Ces activités, elle peut les mener à distance. En effet, en 2004, après 26 ans de mariage, elle divorce pour la seconde fois, découvrant à cette occasion que son mari jouait et avait accumulé d’importantes dettes. La vente de leur belle maison sur le Léman est engloutie par ces dettes, et il ne reste plus grand-chose à Verena - entretemps, l’hôtel familial, géré par son frère après son père, avait été vendu. Alors, Verena vient s’installer aux côtés de sa mère à Eygalières, qu’elle accompagne tous les jours au Bar du Centre, où elle fait la connaissance de presque tout le village même si beaucoup la connaissent déjà. Après le décès de sa mère, elle partage sa vie entre la Provence et la Suisse. Et maintenant, elle est le plus souvent parmi nous. Libre dans sa tête comme elle l’a toujours été. Toujours attachée à la Provence mais rêvant de retrouver les grands espaces qui la fascinent.

3 novembre 2019